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20.04.17

Le pays va-t-il se réveiller, au lendemain du premier tour de la présidentielle, avec une énorme gueule de bois ? La question doit être largement posée car, comme l’a très justement titré Le Parisien : « lundi prochain, il sera trop tard » !...

La campagne a colporté depuis des semaines et des mois, un climat délétère, pourrissant une représentation de la politique qui était déjà très fortement atteinte. La réalité et l’écho des « affaires » a été un signe, symptomatique, et le débat public, hachuré, fragmenté, comme le paysage politique lui-même, n’a pas su tracer des lignes d’horizon et faire émerger les thèmes d’avenir, dont a pourtant besoin tout pays pour trouver équilibre et élan. La France, au contraire, semble s’être crispée et repliée. Si le pays doute de lui-même et de l’avenir, va-t-il perdre la boussole, au point de risquer se perdre lui-même, entraîné par des discours aventureux ?

L’îvresse des mots suscite le frisson mais éloigne du réel

Les discours nationaux-populistes, à force de démagogies et de formules péremptoires, ont prospéré sur le terreau des peurs et des protestations en tous genres, trouvant des cibles faciles, qui font figure de bouc-émissaires à longueur de meetings et de clips de campagne : l’étranger et le migrant, l’Europe et la mondialisation, les riches et les exploiteurs et, amalgame du tout, le « système » (où s’entremêlent dans un climat malsain les médias, les politiques, les experts, les économistes)… tous ces « autres » qui permettent les déchaînements de tribunes, les facilités de langages, les raccourcis oratoires. Devant des publics crédules et soumis, l’ivresse des mots suscite le frisson mais ne tracent en rien, pour le pays, le début du commencement de politiques publiques crédibles, sérieuses et responsables : le mot est banni !

Les démagogues qui rasent gratis et engrangent les crédulités préfèrent toujours le risque de lendemains qui déchanteront amèrement et qui pourront amplifier des protestations encore plus violentes, peut-être immaîtrisables dans la rue. Ils ne se s’arrêtent pas au détail de la responsabilité publique, ni à la rationalité des politiques publiques qui ne pourront pourtant être menées, à l’évidence, qu’en fonction par exemple de capacités budgétaires établies, affaiblies depuis plus de 20 ans par les déficits cumulés en France et donc un très lourd endettement (la simple évocation de cette contrainte a été évacuée du débat). Des politiques d’avenir qui ne pourront être à l’œuvre que dans le cadre de relations qui devront rester positives et solidaires avec nos voisins européens : non, l’esprit de responsabilité et de solidarité européenne ne pourra assurément pas, dans les faits, être jeté avec l’eau du bain protestataire, sans fracas, ni risque majeur pour la collectivité nationale, surtout pour les citoyens les plus fragiles.

Peut-on sombrer dans une amnésie collective et mortifère ?

La question centrale ne reste pas moins posée. Même si les démagogues s’emploient, parfois avec succès en période de crise et de doute, à récupérer la mise des outrances les plus audibles par le grand nombre, même s’ils savent exploiter les sinistres ressorts des ressentiments et des haines, peut-on réunir une grande nation, rassembler un pays et bâtir l’avenir sur de tels réflexes et mouvements ?

La question se pose, en termes inédits, aux électeurs Français. Comme jamais, un premier tour d’élection présidentielle risque de déterminer la direction prise pour 5 ans. Quatre candidats peuvent prétendre à la sélection du 2ème tour, et deux d’entre eux au moins ont fait le choix de tourner radicalement le dos à l’Europe solidaire, cet incroyable espace de paix et de prospérité (relative mais préservée) construit depuis 70 ans à force de courage et de persévérance, par des nations qui n’avaient eu d’autres réflexes, précisément, que de s’entrechoquer, jusqu’aux pires tragédies des deux guerres mondiales faisant de notre Continent un champ de ruines.

Peut-on aujourd’hui sombrer dans une amnésie collective, et mortifère ? Même si les souffrances sociales et les peurs identitaires sont bien présentes, mais précisément parce qu’elles sont si présentes, comment ne pas voir que les tentations nationalistes les amplifieraient dramatiquement au lieu de les réduire ? Comment ne pas voir, dans la mondialisation des échanges, que l’esprit d’unité, de responsabilité et de solidarité de 15 Etats de la zone Euro est une chance à préserver, un atout à protéger plutôt qu’un acquis à mettre à mal, avec la brutalité d’une attirance pour le déclin, sous prétexte que la construction à plusieurs est imparfaite ?

Les passions nationalistes se sont toujours mal terminées

Les passions peuvent-elles déchaîner les esprits jusqu’à la destruction ? Les passions nationalistes se sont toujours mal terminées, la logique des bouc-émissaires n’ayant jamais de fin : il y a toujours « un autre » à prendre pour cible collective en guise de solution compréhensible par tous, et d’échappatoire  au réel pour des démagogues qui prennent le pouvoir. Les risques d’un aveuglement collectif ne sont pas loin. La France, toujours (ou presque) ouverte sur le monde et l’Europe, va-t-elle se trahir elle-même, manquer à son histoire, où la singularité et la grandeur se sont, depuis la deuxième guerre mondiale en tout cas, conjuguées à l’universalisme républicain et l’ouverture européenne ?

Dès le premier tour, tout se jouera pour l’avenir

Les indécis annoncés de ce premier tour historique auront le dernier mot. Une étude du CEVIPOF, réalisée par Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde et fondée sur un échantillon particulièrement important (de 11 000 personnes) mesurait à moins d’une semaine de ce 1er tour l’ampleur inédite des indécis : plus du quart de l’électorat, 28% électeurs exactement se déclaraient encore incertains de leur choix. Une énorme masse électorale. Est-ce la perception des gros risques encourus par le pays, qui alimente ainsi une massive hésitation avant le vote décisif ? Est-ce une distanciation désabusée de la politique qui, au contraire, va provoquer jusqu’au bout l’incertitude et le risque d’une surprise-fracture ? Est-ce que le « vote utile » ira dans le sens d’une rationalité responsable ou, à l’inverse, un « vote détaché » amplifiera-t-il les pulsions protestataires ? Et, malgré tous les défauts de la campagne, et la distanciation compréhensibles des citoyens vis-à-vis de la politique, un réveil de la participation civique va-t-il voir quand même le jour, à temps, c’est-à-dire dés le premier tour, où tout se jouera pour l’avenir du pays ? Un réveil de participation, et de conscience de l’enjeu, va-t-il chasser les vieux démons et éviter au pays les pires instabilités, politiques, économiques et sociales ?

Si de telles questions sont posées, de manière si proche du scrutin, c’est bien que le doute plane, avec toutes ses ombres. Il reste quelques jours aux citoyens et au pays pour apporter sa réponse. La démocratie, heureusement, aura le dernier mot. Lundi, il sera trop tard…

Jean-Philippe MOINET

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