Lorsque l'on parle de jeunes ou de jeunesse en sciences humaines, il est difficile de ne pas évoquer Pierre Bourdieu, qui affirmait en 1978 que « la jeunesse n'est qu'un mot », sous-entendu, pour paraphraser un autre de ses écrits qui a fait date, qu'elle « n'existe pas » en tant qu'entité homogène, délimitée et définissable aisément. C'est une précaution qui, en rappelant que les divisions par âges sont des constructions sociales par essence arbitraires et englobant des réalités de vies très différentes selon les individus et leur milieu social, permet au sociologue et au politologue de parler de la jeunesse, ou plutôt des jeunesses, puisque c'est ici le sujet qui nous intéresse, en acceptant le terme dans toute sa diversité...

Ces précautions posées, il apparaît que les réalités et les perspectives de vie des jeunes Français(e)s d'aujourd'hui diffèrent largement de celles qui prévalaient alors, à la fin des années 1970. D'abord, si la sociologie distinguait globalement deux jeunesses - celle déjà au travail, indépendante financièrement et issue de milieux populaires, et la jeunesse étudiante, privilégiée socialement mais davantage en rupture avec ses aînés -, cette classification a été compromise par l'augmentation concomitante de la durée des études, du nombre d'étudiants et du chômage de masse.

Plus diplômés en moyenne que leurs parents (quel que soit leur niveau social), les jeunes d'aujourd'hui connaissent pourtant une plus grande précarité, reportant d'autant les passages à l'âge adulte (emploi stable, vie en couple, premier enfant, etc.) et le « temps de la jeunesse ». Enfin, de nouveaux clivages se sont créés, entre filières d'études et bassins d'emploi notamment, face à la raréfaction du travail.

Ensuite, si la question de la place de la jeunesse dans la société souffre toujours du sentiment, chez les jeunes, d'une absence de prise en compte au sein des espaces de pouvoir (politiques, institutionnels ou privés), cet état de fait est aujourd'hui accentué par les contraintes économiques, qui ont dans le même temps mis à mal les perspectives de progression sociale et créé un sentiment d'impuissance face aux grands enjeux politiques et sociaux. L'idée de « ne pas pouvoir changer les choses » globalement et directement n'a semble-t-il pas pour autant, et contrairement à certaines idées reçues, rendu la jeunesse cynique, individualiste ou désengagée. Au contraire, ce sont actuellement vers de nouvelles formes d'engagement, à travers une éthique individuelle réinventée et relocalisée, que semblent s'orienter les plus jeunes générations.

Quelle place dans la société et dans le débat public ?

La question de la place des jeunes au sein de la société peut être considérée différemment selon que l'on se place du point de vue des premiers intéressés ou du grand public. Si les représentations de la jeunesse - ou le culte de la jeunesse - ont pris pour beaucoup une place prépondérante au sein des représentations sociales ou des modes de consommation, la part réelle des jeunes au sein de la société française connaît indéniablement un déclin démographique : en quarante ans, soit entre 1973 et 2013, la part des 15-24 ans dans la population française est passée de 16,3 % à 12,1 % (soit une baisse de 26 %) quand la part des plus de 60 ans est passée de 18,2 % à 24 % (+ 32 %), engendrant une modification significative du poids de la jeunesse au sein de la société - que ce soit sur les plans politique, social, économique ou culturel - et de son propre sentiment de représentation.

Pour autant, l'avenir de la jeunesse et les conditions de vie des jeunes n'ont pas disparu du débat public : le candidat François Hollande n'a-t-il pas martelé, depuis la primaire socialiste jusqu'au second tour de l'élection présidentielle, qu'une de ses priorités serait que « la génération qui vient vive mieux que la nôtre » ? Une profession de foi qui s'adresse d'ailleurs autant aux jeunes en tant que tels qu'à leurs aînés et parents : 76 % des Français, tous âges confondus, déclaraient ainsi en février 2011 que « les politiques à l'attention de la jeunesse [devaient] être au cœur des préoccupations de la prochaine présidentielle » : un chiffre qui atteignait 82 % auprès des 18-24 ans, mais également 81 % auprès des 50-59 ans et 81 % pour les plus de 60 ans, intéressés par l'avenir de leurs enfants et petits-enfants .

Autrement dit, le discours sur la jeunesse n'est pas nécessairement le témoignage de son influence politique réelle et ne suffit pas à ce que celle-ci se sente prise en compte. Durant la campagne présidentielle, la quasi-totalité des 18-30 ans (87 %) jugeaient ainsi que « les responsables politiques, en général, se préoccupent peu ou pas du tout de ce que pensent les gens de [leur] génération », et 85 % d'entre eux avaient par ailleurs le sentiment de ne pas pouvoir, à leur niveau, « faire bouger les choses dans le pays ». En dépit d'une place importante accordée par l'ensemble des candidats à la jeunesse, et de l'intérêt croissant des jeunes pour la politique, ceux-ci ne semblent donc pas avoir le sentiment d'être représentés politiquement, ni - ce qui est sans doute plus nouveau - d'avoir les moyens de peser dans le débat public.

Un sentiment de relégation général

Au-delà de la seule sphère politique, un sentiment majeur de relégation collective ressort plus largement chez les jeunes Français(e)s , qui s'estiment peu représentés au sein de la société en général - pour 67 % des 18-25 ans - et des lieux de pouvoir en particulier. Ainsi, si 56 % des 18-25 ans pensent que les jeunes devraient avoir davantage de pouvoir en politique, ce taux est encore plus élevé en ce qui concerne le système éducatif (62 %) ou les entreprises (63 %). Qui plus est, à la différence des générations précédentes, les 18-25 ans d'aujourd'hui ne peuvent se rassurer par l'espoir d'une vie meilleure : 63 % d'entre eux estiment qu'ils ne vivront pas mieux que leurs parents.

Ce « plafond de verre » perçu entre la jeunesse et le reste de la société est source de frustrations, mais aussi générateur de conflit symbolique : 59 % des 18-25 ans considèrent qu'il existe au sein de la France d'aujourd'hui un « conflit entre les générations ». Et cette opinion n'est pas spécifique à certaines catégories, puisqu'elle est partagée par 54 % des jeunes de milieux aisés et 65 % des jeunes de milieux populaires, de même que par 62 % de ceux vivant chez leurs parents et 58 % de ceux ayant leur propre logement, enfin par 55 % de ceux se déclarant à gauche, 61 % de ceux se déclarant à droite et 64 % des jeunes sans proximité partisane.

De nouveaux modes d'engagement

Dans ce contexte difficile de crise économique, de conflits générationnels et de guerre des places au sein des institutions comme des entreprises, l'idée d'engagement serait-elle pour autant révolue au profit du « chacun pour soi » ? Peut-on parler, en d'autres termes, de découragement ou de démobilisation de la part d'une génération qui se sentirait sacrifiée ? Certaines études ont pu montrer que ces lieux communs étaient relativement partagés au sein de l'opinion publique, à travers l'idée d'une jeunesse « égoïste » (pour 63 % des Français) ou « pas engagée » (64 %).

En réalité, l'état d'esprit de la jeunesse ne semble être ni au défaitisme ni au repli sur soi : au contraire, deux jeunes de 18-25 ans sur trois (67 %) se déclarent heureux à titre personnel, et ils sont une même proportion (66 %) à estimer qu'il est toujours « possible d'améliorer les choses en France », signe d'un optimisme collectif réel en ce qui concerne l'avenir de la société.

Face à ces sentiments contrastés - sentiment de relégation collective et d'impuissance dans le débat public, mais optimisme personnel et volonté de changement - les 18-25 ans semblent plutôt privilégier de nouvelles formes d'engagement :

    -Un engagement aux objectifs renouvelés, par la survalorisation d'un certain nombre de valeurs et d'enjeux en progression, parmi lesquels la notion de respect entre les gens, en tête des aspirations pour une société idéale, devant l'emploi, la qualité de vie, la solidarité ou l'environnement. À l'inverse, les valeurs les moins attendues sont l'ambition, la prise de risque ou la spiritualité.

    Un engagement valorisant l'action individuelle aux dépens des grandes organisations collectives (associations, partis politiques) souvent jugées trop « enfermantes » par une jeunesse aux références et aux identités multiples, tant sur le plan politique (avec la fin des grandes idéologies) que social ou culturel (sous-cultures musicales et artistiques, ou liées aux modes de vie et de consommation). Les sentiments d'appartenance géographique apparaissent eux-mêmes de plus en plus diversifiés : seuls 40 % des jeunes se considèrent aujourd'hui d'abord « Français », quand 25 % se voient en premier lieu « habitant de leur ville ou de leur région », 10 % « Européen », 16 % « citoyen du monde », etc.

    -Un engagement, enfin, relocalisé et de proximité : l'envie dominante consiste à s'occuper en priorité de ses proches et de son entourage. L'action individuelle acquiert alors la forme d'une éthique personnelle, d'un engagement « par la preuve » vis-à-vis de son entourage : l'idée que « chacun, en montrant l'exemple dans sa vie personnelle, peut changer les choses », mais aussi le souci de son impact au quotidien, dans ses modes de consommation notamment (boycott, sélection de produits correspondant à des critères environnementaux, sociaux ou éthiques).

C'est bien évidemment une consolidation des relations de proximité qui se joue là, la formation d'un réseau du quotidien pouvant apparaître protecteur face à la crise et au délitement des institutions et des espaces de socialisation traditionnels (famille, entreprise, quartier...).

C'est surtout un éloge de l'éthique par temps de crise, face à l'image d'un monde qui aurait en partie sombré pour avoir trop abusé, trop voulu gagner sans règles, et serait trop cynique et surtout oublieux de l'humain. Ce soft engagement par l'éthique que professent les jeunes interrogés se situe à première vue à mille lieues des grands idéaux de leurs aînés. Il est soft parce qu'il n'appelle ni au rapport de forces ni à la violence, et qu'il ne prétend pas à des changements exagérément ambitieux. Pourtant, par sa volonté de réaffirmer des valeurs consensuelles mais souvent dénaturées - le respect, la solidarité, l'exemplarité -, il est en réalité très exigeant dans ses finalités.

Si l'on remarque une corrélation forte entre sentiment d'intégration et bonheur personnel, ce ne sont pas nécessairement les jeunes les plus « intégrés » qui sont les plus optimistes pour l'avenir de la France, mais plutôt les « aspirants » - pour beaucoup encore étudiants et en train de faire leur place dans la société, en attente de croissance et d'égalité - et les « indépendants », davantage actifs et privilégiant plus que les autres l'action et l'éthique personnelles.

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