Mon dernier séjour à Yaoundé fut l’occasion d’un riche entretien avec Hervé Madaya, auteur aux identités multiples, qui vient d’être nommé par les éditions Afredit pour créer une collection dite de « romans à l’eau de rose à l’africaine ».

Du nom de « Madingwa » qui signifie je t’aime en langage Béti, Ewondo et Fang, le nom de la collection m’interpelle, car spontanément,  je pense qu’il va s’agir d’une adaptation des romans Harlequin au contexte africain, comme cela existe déjà en Côte d’Ivoire avec la collection Adoras.

Armée de ma lecture occidentale des choses, je m’attends à débattre avec lui de la notion même d’adaptation ;  il me tarde de comprendre ce que l’expression « à l’africaine » sous-entend pour lui,  et du coup, je m’enorgueillis à l’avance de pouvoir identifier les ingrédients qui nous permettront «d’africaniser » un roman, une fiction, dans des recettes déclinables à l'envi et légitimes puisque définies par un Africain lui-même.

Mais je sais gré à Hervé Madaya de son intelligence : il me désenchante très vite. Ses premiers propos vont à l’encontre des deux éléments constitutifs du succès des romans « Harlequin ». Il souhaite en effet tout d’abord une littérature de qualité, « un roman que l’on regrettera d’oublier quelque part » me dit-il. Revendication ambitieuse, très certainement risquée d’un point de vue commercial mais louable d’un point de vue éditorial. Il me dit ensuite, et là je suis effondrée, qu’il ne veut pas promettre de happy end, pas d’utopie, pas nécessairement d’illusion pour rendre l’Afrique plus belle ou plus heureuse qu’elle n’est. S’il y a illusion,  romance, ou conte de fées, ce sera le fruit des fantasmes des personnages, qui peuvent y croire, et pour certains, cela peut même aboutir à une jolie fin, mais ce n’est pas obligatoirement le cas pour tous.

 Il ne veut pas d’une intrigue « occidentale » contextualisée dans un environnement africain, il ne veut pas de personnages colorisés noirs dans des histoires qui ne leur ressemblent  pas.

Le cahier des charges qu’il livre aux auteurs postulants repose seulement sur la forme : 100 pages, 10 à 12 chapitres, 5 pages par chapitre etc.

En somme, il ne veut pas d’un modèle existant sur lequel la création littéraire africaine viendrait puiser.  

Pour lui, écrire un roman d’amour africain, c’est d'abord poser la question de l’amour en Afrique. Or cet amour, la façon dont il se vit aujourd’hui est d’une complexité sociale telle, que selon lui, les Africaines et Africains eux-mêmes n’ont pas réuni la matière qui leur permettrait émotionnellement de comprendre les racines et les nœuds ethniques, tribaux, sociologiques et culturels de ce qu’ils vivent au quotidien.  

La littérature est une ressource qui peut les éclairer sur « l’amour » au sens de l’ engagement , avec ce qu’il sous-tend de pressions sociales lourdement prégnantes mais inconnues, voire incongrues, au monde non-africain. Pour ne citer que quelques éléments de cet amour si particulier :

-          La polygamie, ou le « walaandé »,  l’art de partager un mari (titre d’un roman connu d’une femme française mariée à un Camerounais)

-          Le tribalisme, les pressions des belles-familles et de la communauté si vous avez le malheur d’aimer une personne d’une tribu ou ethnie différente de la vôtre (le Cameroun en compte plus de 200)

-          Les mariages mixtes – qui ne sont pas tant un problème lié à la couleur de la peau-un prisme occidental-qu’un problème de cultures. La couleur de peau est un problème plus communément vu du point de vue du blanc, une des dernières illustrations de cette vision se retrouve d'ailleurs dans Il faut beaucoup aimer les hommes,  roman de Marie Darieussecq – Prix Médicis 2013.

-          La dot – au Cameroun,  le mari dote la femme et l’expression « la dot ne finit pas » contraint l’époux à entretenir sa belle-famille ad vitam eternam.

-          La fécondité – Une femme qui ne procrée, est une femme rejetée. La pression de la maternité, plus forte que celle du mariage, permet à la belle-famille de jouer un rôle abusivement intrusif qui peut conduire à des tragédies.

In fine cet amour africain peut prendre le dessus sur la pression sociale, il peut gagner contre elle. C’est le happy ending promis par certains des romans retenus par notre directeur de collection. Les intrigues de ces romans d’amour ont pour fond un cadre réaliste, à travers lequel les lecteurs peuvent se retrouver, et qui fait écho à leurs vécus ;l’environnement ce n’est pas une Afrique de pacotille, mais ce n’est pas non plus l’Afrique misérabiliste. C’est une Afrique qui définit et décrit sa propre réalité replacée dans une fiction.

Hervé Madaya tient à l’idée de production littéraire ; ces œuvres ne sont pas des essais sociologiques ou des guides, même si leur bénéfice fonctionnel, outre l’évasion et l’enrichissement par le récit, peut avoir une portée pédagogique et sociale non négligeable.  

Mais, que les lecteurs se rassurent : l’essentiel du genre est maintenu ! Parce qu’il s 'agit tout de même de romans d’amour, la sensualité et l'érotisme seront au rendez-vous. Les auteurs sont invités à distiller du fantasme, à décrire leurs héros et héroïnes suivant les canons de beauté en vigueur, rondeurs ou minceur pour les femmes, virilité, corpulence et muscles pour les hommes. Les scènes joueront la carte de l’érotisme soft, mais Hervé Madaya n'exclut pas, si le texte le justifie, quelques scènes plus osées, qui "demeureront cependant loin de la pornographie". 

La démarche de Hervé Madaya pour cette nouvelle collection me paraissait intéressante, typique d’un insightful thinking, vision créatrice endogène,  qui s’inspire d’un modèle existant sans nécessairement le plaquer sur une réalité autre.

ankara pressMais un des paradoxes de la pensée identitaire est qu'elle se projette souvent dans un territoire plus vaste que son intention ne le lui autorise. Hervé Madaya me parle de l'Afrique, mais derrière cette Afrique qu'il mentionne, j'entrevois surtout des spécificités Camerounaises. Or le risque, en se focalisant sur une problématique que l'on veut saisir dans son authenticité ou dans sa véracité, n'est-il pas de la rendre moins saisissable à d'autres ? Il existe déjà une production audiovisuelle de fictions romanesques très importante, issue de Nollywood, ainsi qu’une littérature érotique africaine anglophone, très importante également, et qui reprennent tous deux certains des thèmes cités plus haut.

Dans quelle mesure Madingwa et le contenu très volontairement proche du contexte camerounais seront-t-ils exportables en dehors du Cameroun, sans même songer en dehors de l’Afrique ?

On peut reprocher beaucoup de choses à Harlequin, mais le côté édulcoré de ses fictions a cet avantage de pouvoir être lu par le plus grand nombre, ce qui ne sera peut-être pas le cas de Madingwa ; or, le lectorat camerounais seul peut-il représenter une base suffisamment importante pour que la collection puisse continuer à vivre de manière pérenne ?

C'est toute la problématique du "paradigme" que l'on reproche aux initiatives "ethniques", à savoir leur  "manque d'universalisme". Combien de fois n'ai-je entendu cet argument de la part de clients, qu'ils soient industriels, entreprises, institutions culturelles. Constamment, ce rejet d'une initiative sur la base de l'argument de "l'universalisme" ; "c'est bien au Cameroun, au Brésil, en Afrique...mais cela ne va intéresser personne au delà".

Problématique philosophique, histoire d'une domination d'un modèle sur un autre. La globalisation du monde et l'exportation des modèles de consommation conçus en occident et appliqués au reste du monde perdurera encore, car, contrairement aux tentatives de Madingwa et des tous les autres Madingwa de la terre, il ne s'agit pas de contenu mais de systèmes. 

Harlequin est un modèle économique voire un systèmes avant d'être des contenus ou des produits. Vouloir faire du Harlequin sans rien emprunter au système, sans recréer le même système, est impossible. Harlequin, ça marche parce qu'ils sont conçus, produits et impliquent une chaîne de valeurs et d'acteurs qui va de la rédaction à la diffusion.  

Il est possible pour Madingwa de faire du Harlequin local, mais il lui faudra avant tout mettre plus l'accent sur une réflexion portant sur le fonctionnement du modèle, s'inspirer des recettes du succès, considérer leur adaptabilité, afin de les appliquer au contexte Camerounais. Le contenu et l'africanité suivront. Un des exemples de cette réussite est la collection Romance de Ankara Press, une création endogène, mais un sysème emprunté au genre et adapté au contexte local.   

D

’un point de vue commercial, la maison d’édition Afrédit - détenue par le propriétaire de Afriland et de Vox Africa, qui publie la collection Madingwa prévoit des tirages moyens, avec un tarif entre 1500 et 2000 CFA (entre 2 et 3 euros) par exemplaire et une distribution en réseau presse.

Le premier roman est prévu pour le 11 février (Fête de la Jeunesse)  et le 14 février (Saint Valentin).