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08/07/2015

LibertesindividuellesLe sens de l’histoire serait établi et irréversible : nos libertés individuelles seraient en progression continue, promues par les principes démocratiques, par l’économie de marché, par la société de consommation et par les valeurs individualistes. Les libertés individuelles constitueraient une part de notre identité non négociable, héritée des Lumières, des idéaux révolutionnaires, des pères fondateurs de la République.

Pourtant, ces dernières décennies et aujourd’hui, des signaux s’accumulent qui conduisent à s’interroger sur la réalité de cette histoire. Par des voies différentes, les libertés individuelles paraissent mises en causes : surveillances (sur Internet notamment), interdits (sur la route, tabac, alcool), injonctions (pratiques de consommation).

Le sens de l’histoire serait établi et irréversible : nos libertés individuelles seraient en progression continue, promues par les principes démocratiques, par l’économie de marché, par la société de consommation et par les valeurs individualistes. Les libertés individuelles constitueraient une part de notre identité non négociable, héritée des Lumières, des idéaux révolutionnaires, des pères fondateurs de la République.

Pourtant, ces dernières décennies et aujourd’hui, des signaux s’accumulent qui conduisent à s’interroger sur la réalité de cette histoire. Par des voies différentes, les libertés individuelles paraissent mises en causes : surveillances (sur Internet notamment), interdits (sur la route, tabac, alcool), injonctions (pratiques de consommation). Le sujet est d’actualité : interdiction du kit « mains libres » au volant, interdiction de vapoter dans les lieux publics, datas recueillies sur Internet.

Ces mutations soulèvent des interrogations fondamentales. D’abord en termes de perceptions : les Français ont-ils le sentiment que leurs libertés progressent ou régressent ? Ensuite en termes d’acceptabilité : ces restrictions sont-elles bien accueillies ? Mais également en termes de cartographie des publics : en matière de libertés individuelles, existerait-il plusieurs France ?

Pour apporter des réponses à ces interrogations, Viavoice vient de mener la présente étude d’opinion, en partenariat avec La Revue Civique, publiée par L’Express et diffusée par Radio Classique.

Interdits, contraintes et surveillances : une croissance perçue, la dénonciation massive d’un excès (73 %)

Le premier enseignement réside en un constat effectué par une large majorité de Français : pour les deux tiers des personnes interrogées (67 %), « de manière générale en France », il y a « de plus en plus d’interdits, de contraintes ou de surveillances » ; seuls 12 % estiment qu’il y en a « de moins en moins », 18 % considérant ce volume en stabilité. Concrètement, ces « interdits, contraintes et surveillances » sont les suivants (réponses citées spontanément par les interviewés) :

  • Les règles en matière de sécurité routière : 35 % ;
  • Les règles et incitations en matière de consommation (tabac, alcool, alimentation) : 29 % ;
  • Les écoutes et surveillances directes (caméras) : 25 % ;
  • La surveillance sur Internet : 14 %.

Pour la plupart des Français, ces « interdits, contraintes et surveillances » sont excessifs : près des trois quarts (73 %) estiment qu’ils sont « trop nombreux », seulement 9 % estimant qu’ils ne sont « pas assez nombreux », et 15 % « ni trop ni pas assez nombreux ». La raison de ces excès perçus consiste essentiellement en une atteinte aux libertés : les trois quarts (77 %) des Français estiment qu’ils constituent des « atteintes importantes aux libertés individuelles ».

La tentation des dissidences, voire d’une « contre-société »

Par réaction, « interdits, contraintes et surveillances » nourrissent la tentation de dissidences : près de 8 Français sur 10 (78 %) estiment que ces derniers « donnent envie de retrouver une part de liberté », et 45 % des Français vont jusqu’à considérer que ces « interdits, contraintes et surveillances » sont « tellement importants qu’ils donnent envie de faire ce qu’on ne devrait pas ».

Ces transgressions se déclinent en certaines actions très concrètes :

  • L’achat de cigarettes non déclarées : 81 % des Français estiment que « beaucoup de gens » y sont incités ;
  • La volonté de refaire son propre monde sur Internet (jeux vidéo) : 65 % ;
  • L’adoption de comportements dangereux (drogues, fortes consommation d’alcool en peu de temps) : 55 %.

Au total, jointe à la tentation d’une économie souterraine (travail au noir), cette nébuleuse compose un monde certes hétérogène mais qui construit, de manière assurée, une « contre-société », non officielle, illégitime et pour une large part aux antipodes des canons comportementaux attendus par les normes publiques ; un univers de libertés occultes et transgressives.

La dynamique historique : légitimités ponctuelles, excès du cumul

Ce sentiment actuel de libertés bridées est l’aboutissement d’une histoire, la conséquence du cumul de mesures adoptées souvent depuis les années 1970, il y a quarante ans.

Chronologiquement, c’est l’installation des « radars automatiques » sur les routes, en 2003, qui apparaît comme le point d’inflexion majeur (42 %), la plus nette atteinte aux libertés. Mais globalement, la plupart des mesures de sécurité routière, ou concernant le tabac ou l’alcool ont contribué à ce sentiment d’une régression des libertés.

Désormais, un sentiment de « gêne » est éprouvé par 52 % des Français, et se fonde sur deux arguments : celui de l’inefficacité des mesures adoptées (48 %) et celui de la déresponsabilisation (44 %) auquel se joint un sentiment d’infantilisation (37 %).

En conséquence, les deux tiers des Français (68 %) plaident pour la « prévention », plus que pour la « répression ». À leurs yeux, la « prévention » inciterait les gens à « modifier leurs comportements » (78 %) tout en « préservant » les libertés individuelles (78% également).

Les trois France

Surtout, sur cet enjeu des libertés individuelles, il serait erroné de considérer « les Français » de manière homogène. Au terme d’une typologie établie de manière statistique, trois groupes se distinguent :

1. Les « contraints critiques » (51 %)

Les membres de ce groupe majoritaire sont plus nombreux que les autres à considérer que  les « interdits, contraintes et surveillances » sont de plus en plus présents (87 %), sont devenus trop nombreux (97 %) et apparaissent comme des atteintes importantes (97 %), voire très importantes (39 %) aux libertés. Pour une large majorité d’entre eux, les interdits peuvent « donner au contraire envie de faire ce qu’on ne devrait pas » (68 %) même si la plupart des mesures incitant à moins boire, moins fumer, mieux manger leur apparaissent légitimes.

2. Les « contraints bienveillants » (23 %)

À la manière des « contraints critiques », les « contraints bienveillants » estiment que les « contraintes, interdits et surveillances » sont plus présents aujourd’hui (75 %), sont « trop nombreux » (99 %) et constituent « des atteintes importantes aux libertés individuelles » (89 %).

Mais la singularité des « contraints bienveillants » consiste à tolérer ces dispositifs. Pour la presque totalité des membres de ce groupe (98 %), les mesures et messages visant à réorienter les pratiques de consommation ne sont « pas gênants ». Ce groupe constate les restrictions en matière de libertés individuelles mais les considère comme légitimes et ne les vit pas comme des préjudices.

3. Les « légitimistes » (26 %)

Le troisième groupe, à la différence des deux premiers, ne perçoit pas de restrictions en matière de libertés individuelles (60 % contre 20 % de l’ensemble des Français) et estime que les « interdits, contraintes et surveillances » ne sont « ni trop, ni pas assez nombreux » (54 %) et ne sont pas plus présents aujourd’hui que par le passé. Il juge que les mesures en matière de consommation ne sont « pas gênantes » et sont légitimes.

Aux yeux des Français aujourd’hui, les mesures et incitations prises, soient-elles légitimes, atteignent un stade tel qu’elles portent une atteinte excessive aux libertés individuelles. Le sens de l’histoire, jusqu’ici assuré, semble soudain ébranlé. Cet enjeu est d’autant plus brûlant que les mesures, notamment en matière de consommation, risquent de se développer encore à l’avenir. Pour la plupart des personnes interrogées, ce dilemme connaît une solution qui a un  nom : la prévention plutôt que la répression.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf les résultats de l'étude Viavoice Les français et les libertés individuelles