Harmonie LeMonde
12/06/2014
 

 Ce en dépit de situations d'exclusion nouvelles et préoccupantes

Étude d’opinion auprès des personnes âgées de 70 ans et plus, complétée par une consultation auprès de personnes résidant en Ehpad

La deuxième vague de l’Observatoire de l’âge Viavoice – Harmonie Mutuelle – Le Monde, réalisée auprès d’un échantillon représentatif de personnes âgées résidant à domicile, complétée par une consultation auprès de personnes résidant en Ehpad, est riche d’enseignements sur la situation des séniors dans notre pays. Elle donne à voir un tableau à la fois riche d’optimisme sur la place des personnes âgées en France, leur bien-être ou encore leur sentiment d’intégration au sein de la société, tout en relevant des situations plus spécifiques d’exclusion ou de repli sur soi à bien des égards préoccupantes, d’autant plus lorsqu’elles sont accentuées par l’évolution de nos modes de vie, de nos mécanismes de solidarité ou encore de l’accès aux services publics les plus essentiels. À l’heure où la société française est confrontée à l’opportunité historique d’une espérance de vie toujours plus longue et en meilleure santé, des défis majeurs apparaissent parallèlement pour garantir à tous une vieillesse heureuse, entourée et libre, comme la vit déjà aujourd’hui une large majorité de nos aînés.

Le portrait de générations heureuses et bien intégrées

Dans leur grande majorité, les personnes ayant 70 ans et plus en France déclarent vivre l’avancée en âge de manière heureuse, et entourées de leurs proches :

  • Concrètement, 88 % des séniors s’estiment « heureux », et pour un tiers d’entre eux « très heureux », contre seulement 11 % « pas vraiment » ou « pas du tout » heureux.
  • Selon les mêmes proportions, les séniors se trouvent « bien entourés » (88 %) et « intégrés à la vie sociale » là où ils vivent (93 %) ;
  • Enfin 80 % d’entre eux se sentent « utiles à leur entourage », contre seulement 18 % qui éprouvent le contraire.

Par ailleurs, si des différences existent entre catégories de population, elles ne semblent pas nécessairement déterminantes :

  • Quelles que soient les inégalités de revenu, le sentiment de bonheur est largement majoritaire même s’il influe sur ce sentiment : 98 % des personnes déclarant des revenus mensuels supérieurs à 4 000 € se déclarent « heureuses » contre 78 % des personnes gagnant moins de 1 000 €.
  • Si les résidents en Ehpad interrogés sont proportionnellement moins nombreux à se déclarer heureux (77 %, contre 88 % des personnes résidant à domicile), ce sentiment prévaut encore largement sur celui d’être malheureux (22 %).

Au-delà de leur propre situation, on observe par ailleurs qu’une grande majorité de séniors ne voient pas d’un oeil très négatif la situation globale des personnes âgées en France. Ils sont ainsi 74 % à penser que les personnes de leur âge sont plutôt bien intégrées au sein de la société française, et 68 % à considérer que l’on se préoccupe bien des personnes âgées en France (en hausse de 7 points par rapport aux données recueillies l’année dernière).

Des manières très différenciées de vivre sa solitude : solitudes souhaitées ou subies ?

L’intégration ne constitue pas le seul facteur d’explication du bonheur avec l’avancée dans le grand âge. D’abord parce qu’une majorité de personnes qui ne s’estiment « pas bien entourées » se déclarent heureuses à titre personnel, certes selon des proportions moindres que les autres (69 %, contre 91 % des personnes ayant le sentiment d’être « bien entourées »).

Mais aussi et surtout parce qu’au-delà du lien social, le rapport à la solitude renvoie aussi à des notions essentielles de liberté et de choix de vie :

  • Ainsi 51 % des personnes ne s’estimant « pas bien entourées » déclarent par ailleurs « apprécier cette solitude » ;
  • Plus généralement, les personnes résidant à domicile voient dans la solitude la possibilité de s’organiser comme elles l’entendent, selon leurs propres horaires (75 %) mais identifient également un certain avantage à ne pas avoir à « subir les contraintes des autres » (36 %, un taux qui s’élève d’ailleurs à 44 % auprès des personnes s’estimant les moins bien entourées).
  • Enfin, parmi les principaux inconvénients de la solitude ressortent davantage les risques liés à la sécurité (39 % citent le risque d’avoir un accident sans pouvoir être aidé) que le manque des proches, même si les aspects affectifs et humains de la solitude demeurent un problème de société majeur.

Au final, les arbitrages concernant le choix de vie face à la solitude et la dépendance dépendent moins de ces impératifs de sécurité ou de lien social que de la volonté de rester chez soi, puisque 93 % des personnes résidant à domicile déclarent vouloir « rester chez eux le plus longtemps possible, même s’ils doivent rester seuls ».

On remarque d’ailleurs à l’inverse que les résidants en Ehpad interrogés se sentent mieux entourés (à 93 % contre 88 % des personnes vivant à domicile) et partagent un sentiment d’une plus grande préoccupation de la société à leur égard que les personnes résidant à domicile (85 % contre 68 %), même s’ils se sentent également moins « utiles » pour leur entourage (60 % contre 80 %).

De nouvelles formes d’exclusion chez les personnes âgées ?

Au-delà d’une situation des personnes âgées globalement très positive en France selon leurs propres perceptions, des inégalités et des difficultés réelles ressortent de notre étude, faisant apparaître de nouvelles formes d’exclusion préoccupantes.

En premier lieu, on remarque qu’au-delà d’un sentiment d’intégration à la vie sociale très largement partagé (93 % des séniors en moyenne, qu’ils vivent à domicile ou en Ehpad), une minorité connaît également un sentiment de solitude et d’abandon vis-à-vis du monde médical (7 %), de leurs famille (11 %) ou de leurs proches (12 %), de leurs voisins (14 %), et surtout des services publics (17 %). Ces derniers étant parfois jugés d’autant moins accessibles que les possibilités de déplacement sont moindres quand l’âge ne permet plus de conduire, ni d’avoir accès à des services en ligne de plus en plus indispensables dans les rapports à l’administration et aux services publics : « Je n’ai pas les moyens de sortir car je ne conduis pas. » ; « Quand on part à la mairie on nous dit qu'on doit les contacter par Web et tout le monde n'a pas le Web. Les handicapés, rien n'est fait pour leurs déplacements. Les vieux dérangent la société car ils coûtent chers. »

Les personnes se sentant mal intégrées à la vie sociale déplorent également l’indifférence à leur égard de leur voisinage, mais surtout la difficulté de créer des liens dans certains territoires ayant connu de grandes transformations spatiales et sociales (que ce soit dans certaines campagne ou en zones péri-urbaines ou urbaines), et dans lesquels les personnes n’ont plus nécessairement leurs repères ni les moyens de rencontrer les plus jeunes générations : « Je n'ai pas Internet ni beaucoup de moyens pour rencontrer des gens. » ; « J'ai moins de mémoire maintenant. Et moins de sous, donc moins de facilités pour être intégrée dans la vie actuelle. » ; « C'est des gens prétentieux, ce n'est pas des gens de mon niveau. J'ai assez peu de contacts à part quelques personnes. C'est une question de niveau intellectuel. »

Dans une société hyper-connectée, de plus en plus rapide et où les nouvelles formes de lien social se créent davantage selon des réseaux d’intérêts communs que de proximité immédiate, certaines personnes âgées se retrouvent ainsi livrées à elles-mêmes et poussées au repli sur soi face à un monde dont elles ont l’impression de ne plus comprendre les codes (« Je n’arrive pas à m’adapter à la nouvelle génération » ; « Ce n’est pas facile pour moi d’aller vers les autres »).

De manière symptomatique, on observe d’ailleurs que seule une minorité de séniors (45 %) ont le sentiment que les jeunes générations « sont attentives et aident suffisamment les personnes âgées », les poussant dès lors à se désintéresser et se couper eux-mêmes des plus jeunes générations, puisqu’ils sont 43 % (71 % en Ehpad) à déclarer ne pas spécialement vouloir davantage de relations avec des personnes plus jeunes qu’eux.

Pour faire face à ces défis, des suggestions essentielles pour l’avenir sont mentionnées par les répondants, notamment une plus grande mobilité et une meilleure accessibilité aux services du quotidien qui leur font le plus défaut. Parmi ceux-ci apparaissent en priorité des services de santé (29 %) ou des commerces de proximité (23 %), de moins en moins nombreux dans certains territoires, mais également des activités culturelles ou de loisir (26 %) permettant précisément cette ouverture à la société et ce lien intergénérationnel.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le Sondage Viavoice pour Harmonie Mutuelle, France 2 et Le Monde - juin 2014