Liberation
15/09/2015

Valls-Hollande : un écart qui s’amplifie.Travail : réformer le chômage plutôt que l’emploi. Cette rentrée 2015 est paradoxale : dominée pour une large part par les bouleversements concernant l’actualité des migrants, elle est a contrario caractérisée par un sentiment d’immobilisme en matière d’emploi (un chômage qui ne baisse pas) et de croissance (nulle au deuxième trimestre). En regard de cette atonie économique et sociale, cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice-Libération révèle de profonds désirs de changements au sein de la société française :
-Politiquement, à gauche, l’écart entre Manuel Valls et François Hollande s’amplifie ;
-Économiquement et socialement, l’immense réflexion consacrée au droit du travail nourrit surtout des attentes massives de réformes concernant la situation des demandeurs d’emploi, plutôt que concernant les personnes en activité professionnelle.

Perspective 2017 : un écart Valls-Hollande qui s’amplifie nettement

Pour François Hollande, les périodes estivales et les rentrées politiques sont rarement propices en termes d’opinion. Cette rentrée 2015 ne déroge pas véritablement à la règle. Pendant l’été, le Président a choisi cette année une attitude de sobriété et de proximité. Si cette démarche lui a permis de limiter le désamour de l’opinion et de gagner quelques points de popularité, elle n’en fait pas pour beaucoup un candidat crédible pour 2017, puisque seuls 15 % des Français voient en lui un « bon président de la République » pour l’avenir de la France, un chiffre en baisse de 3 points en deux mois.

Dans le même temps, Manuel Valls, qui définissait aux universités d’été du Parti socialiste son engagement par « le volontarisme et la constance », bénéficie d’un regain de   confiance : 38 % des Français voient dans le Premier ministre un présidentiable crédible, en hausse de 3 points et en deuxième position de notre palmarès.

Au total entre les deux hommes, ce qui bénéficie au Premier ministre est précisément une image d’implication, de détermination et de clarté, que François Hollande peine davantage à installer. En regard d’une situation qui s’améliore peu depuis trois ans, c’est à un retour du politique auquel aspirent une large partie des Français.

À droite, Nicolas Sarkozy a bénéficié d’une forte visibilité médiatique cet été, notamment au sein de la presse magazine : avec 32 % des Français qui voient en lui un « bon Président de la République », l’ancien Président comble une partie de son retard sur son principal rival auprès de l’ensemble des Français, Alain Juppé (48 %). Surtout il conforte son avance auprès des seuls sympathisants ‘’Les Républicains’’ : 83 % d’entre eux le considèrent comme un « bon président de la République » potentiel, contre 65 % pour Alain Juppé. Face à la crise des migrants, Nicolas Sarkozy a affiché une fermeté (« fuite d’eau », centres de rétentions hors d’Europe) en résonnance avec une large part de ses sympathisants.

L’image de Marine Le Pen, quant à elle, ne souffre pas des divisions actuelles au sein de sa famille et de son parti, enregistrant un score quasi-stable à 26 % (+1) des Français qui la considèrent comme une candidate crédible à la plus haute fonction. L’actualité médiatique parfois anxiogène autour des migrants pourrait ainsi lui avoir profité, même si elle ne retrouve pas pour autant le niveau de crédibilité qui était le sien pendant la campagne des élections départementales (29 % en février).

Travail : réformer le chômage plutôt que l’emploi

Le droit du travail est aujourd’hui au cœur des débats politiques. Initiées par le livre co-signé par Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen (Le travail et la loi, Fayard, 2015), prolongées par l’intention présidentielle de réviser et simplifier le code du travail, puis par le rapport Combrexelle, les spéculations et les hypothèses de réformes fleurissent.

Fortes majorités : réformer le chômage

Pour l’opinion, les réformes prioritaires sont nettement hiérarchisées, et les plus attendues portent surtout sur la situation des demandeurs d’emploi, et moins sur le travail en lui-même. Ces aspirations conjuguent à la fois désir de justice sociale et incitation au retour à l’emploi :

-70 % des Français se déclarent favorables à la réduction des allocations chômage aux personnes les mieux rémunérées, telles que les cadres (74 % à gauche, 71 % à droite) ;
-81 % approuvent le fait de demander aux demandeurs d’emploi d’effectuer des heures d’intérêt général (76 % à gauche, 91 % à droite) ;
-63 % approuvent le fait de rendre dégressif au cours du temps les allocations chômage (56 % à gauche, 84 % à droite).

Courtes majorités : les accords d’entreprises

Globalement, les Français sont massivement ouverts à une réforme du droit du travail :   63 % pensent que ce dernier constitue un frein à l’emploi. Et les idées très novatrices portées par Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen, puis par le rapport Combrexelle, trouvent un écho au sein de l’opinion : l’opportunité de négocier « entreprise par entreprise » (« plutôt que par la loi ») « davantage de règles protégeant les salariés » est soutenue par 50 % des Français contre 43 %.

Cette idée s’inscrit dans le sillage de la loi sur la sécurisation de l’emploi (14 juin 2013), qui avait déjà ouvert la porte aux accords d’entreprises en difficultés économiques. Cette idée recueille elle-même une courte majorité : 54 %  des Français (contre 40 %) sont favorables à la « possibilité, pour une entreprise en difficulté, et avec l’accord des syndicats, de réduire temporairement les rémunération et le temps de travail (sauf pour les bas salaires) ».

Autrement dit pour l’exécutif, avancer sur ces sujets est un véritable pari, d’autant que la gauche est clivée sur ces enjeux :

-Un clivage au sein de la gauche apparaît sur la perception du droit du travail, puisque 50 % de ses sympathisants pensent que celui-ci a un « impact négatif sur l’emploi », et 52 % qu’il est dans le même temps « insuffisamment protecteur pour les salariés ».
-En outre une courte majorité de sympathisants de gauche (54 %) est opposée à ce que davantage de règles soient négociées dans les entreprises, et non plus définies par la loi  (alors qu’une large majorité (67 %) se dégage à droite en faveur de cette idée).

Ainsi certes, en continuant à réformer le droit du travail, l’exécutif répond à des attentes de réforme importantes – mais qui risquent dans le même temps de le couper d’une part de sa majorité. Un choix qui a déjà été fait par le passé, notamment avec la loi Macron. Mais qui pourrait s’avérer de plus en plus risqué à l’approche des élections régionales et présidentielle.

Une France clivée, le totem de la gauche : le temps de travail

Pour les Français dans leur ensemble, le sujet le moins consensuel est celui de la durée légale du travail : 52 % des personnes interrogées souhaitent maintenir la durée légale hebdomadaire à 35 heures.

Et cette fois, la réforme adoptée sous Lionel Jospin apparaît comme un référent à gauche, que le chef de l’Etat s’est gardé de mettre en question, au contraire : une large majorité    (72 %) des sympathisants de gauche souhaitent rester aux 35 heures, contre à peine plus d’un sur quatre (28 %) à droite.

Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen ont envisagé une révolution culturelle pour la France, une inversion de la hiérarchie des normes. Cette ambition a obtenu un écho bien plus positif qu’attendu, en particulier en raison de la persistance de la crise et de la volonté croissante de la société d’assurer par elle-même des mutations et des adaptations que l’Etat paraît moins pertinent à conduire.

Désormais, quels que soient les choix qui seront effectués par l’exécutif, l’enjeu du travail et de ses réformes est appelé à prospérer au cours des mois qui viennent en vue de la présidentielle. Parce qu’il est reconnu pour ses influences sur l’emploi, parce qu’il est fédérateur ou clivant (en fonction des registres et des publics considérés), il apparaît à la fois comme une solution et un levier de mobilisation. La plupart des protagonistes de 2017 ont fait ou vont faire des propositions, et les partenaires sociaux ainsi que les organisations patronales sont vigilants.

Télécharger en pdf les résultats du Baromètre Viavoice - Libération - Septembre 2015

François Miquet-Marty et Aurélien Preud’homme, Viavoice