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07.12.15

GraphBaroEcoDecembre2015Le grand clivage nord-sud, ou vers un nouvel ordre économique du monde ? La vision des cadres sur le monde qui vient.
L’histoire serait écrite : au cours des années qui viennent, les États-Unis et la « vieille Europe » perdraient de leur lustre sur la scène économique mondiale, tandis que la Chine s’imposerait avec force. La « guerre économique » de demain n’opposerait-elle pas le vieil Oncle Sam à l’Empire du Milieu ? À ce scénario simple, les cadres n’adhèrent pas véritablement, et lui substituent une toute autre vision, celle d’un nouvel ordre économique du monde. C’est ce que révèle cette nouvelle livraison du « Baro éco » réalisé par Viavoice pour HEC, Le Figaro et France Inter. En outre, après les attentats du 13 novembre à Paris, les cadres affichent, en réaction, un regain de mobilisation pour l’avenir.

Le monde d’aujourd’hui : une très nette prééminence, d’ores et déjà acquise, du binôme « Chine - États-Unis » (ou l’achèvement du réveil chinois face à l’Occident)

La cartographie perçue des influences actuelles est éloquente : la Chine est citée nettement et tête des « pays ou régions du monde qui comptent le plus économiquement » (81 %), devançant en cela les États-Unis (77 %).

Cette primauté accordée à la Chine est frappante, mais également l’écart qui distingue les scores décernés à ces deux premiers pays par rapport aux résultats bien plus modestes accordés aux suivants : les pays de l’Europe de l’ouest ne sont cités que par 31 % des personnes interrogées, et sont talonnés par ceux du Moyen-Orient et de la Péninsule arabique (29 %), la Russie (26 %), l’Inde (24 %) et les « pays d’Asie du sud-est » (21 %).

Ces résultats traduisent les mutations extrêmement profondes survenues depuis le début des années 2000 : dès 2013, la Chine est devenue la première puissance commerciale du monde (son volume d’échanges étant alors supérieur à celui des États-Unis) et en 2014 la Chine s’est imposée comme la première puissance économique du monde en parité de pouvoir d’achat (données FMI, 2014).

En revanche la Chine apparaît moins « incarnée » que la puissance américaine, puisque Barack Obama est considéré comme la personnalité la plus influente sur l’économie du monde (51 %), loin devant Vladimir Poutine (28 %), Angela Merkel et Xi Jinping (25 %), en troisième position.

Demain : le grand clivage nord-sud (ou l’affaiblissement de l’hémisphère nord, la dynamique de l’hémisphère sud)

Mais ce sont surtout les perspectives dessinées par les cadres pour l’avenir, c’est-à-dire dans dix ans, qui sont éloquentes. À leurs yeux, toutes les zones économiques de l’hémisphère nord seront en repli, alors que celles de l’hémisphère sud afficheront de belles progressions.

Au sein de l’hémisphère nord, les États-Unis sont fortement pénalisés (-29) et l’Europe de l’Ouest elle-même, également entraînée dans une chute rapide (-12) se situerait alors au… septième rang des ensembles économiques mondiaux. C’est peu dire de l’influence qu’exerceraient alors chacun des principaux pays actuels de l’Europe : Allemagne, Royaume-Uni, France. Confrontée aux idéaux universalistes qui prévalaient hier en France, cette sévère relégation anticipée éclaire puissamment le sentiment de malaise qui étreint aujourd’hui une large part de la société française, laquelle s’estime désormais pour une large part dépourvue d’avenir sur la scène économique mondiale.

Toujours dans l’hémisphère nord, et de manière plus originale, la Chine apparaît elle-même en net repli (-12), bien que conservant la tête du classement. Certes toujours en forte croissance malgré le ralentissement, la Chine est de fait exposée à un faisceau de menaces pour son propre avenir : vieillissement de la population, risques de tensions sociales, baisse de compétitivité due à la hausse des salaires, fermeture et mainmise du Parti communiste, dégradation de l’environnement, possible défaut de créativité.

En revanche, en contrepoint, ce sont les régions économiques de l‘hémisphère sud qui, sans exception, progressent.

Le grand gagnant de cette nouvelle économie est l’Inde, citée par 48 % des personnes interrogées et en très forte progression par rapport à aujourd’hui (+24 points). En effet pour l’avenir, l’Inde offre un poids et une croissance démographiques (déjà 1,3 milliards d’habitants) définissant l’un des plus grands marchés du monde, un degré de culture et de qualifications élevés pour une partie de la population (scientifiques, ingénieurs), une appétence avec l’univers des affaires et les marchés financiers, un rapport capital/travail intéressant avec une main d’œuvre à faible coût, des entreprises solides, une promesse au moins apparente de stabilité sociale et politique.

De nouvelles puissances émergentes devraient également s’affirmer, en Afrique (15 %, +11) et en Amérique latine (14 %, +10).

Ainsi dans ce monde économique qui vient, l’Europe, les pays de la zone euro, exerceront une influence déclinante et seront confrontés à des défis prométhéens pour maintenir leur attractivité sur un planète dont ils auront perdu les rênes, et devenue ultra-concurrentielle.

En France après les attentats : en réaction, un regain de motivation des cadres, une progression de l’indice du moral économique

Alors que la France vient d’être éprouvée par l’une des plus grandes tragédies de l’après-guerre, les anticipations des cadres, paradoxalement, s’améliorent : l’indice synthétique du moral des cadres enregistre une forte hausse de 7 points ce mois-ci, porté notamment par une amélioration des perspectives macro-économiques. En effet les cadres sont moins nombreux à penser que le niveau de vie en France se dégradera d’ici un an (40 %, -7) ou encore que le chômage augmentera (48 %, -12).

En réalité, cette observation n’est pas inédite : elle rappelle celle qui avait été menée après les attentats de janvier, avec une hausse de l’indice synthétique du moral des cadres de 14 points entre novembre 2014 et février 2015.

Cette amélioration des perspectives économiques après une période tragique s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs :

-L’attitude, que l’on pourrait qualifier de « civique », d’une partie des acteurs économiques, sensiblement plus mobilisés au sein de leurs entreprises malgré les épreuves du moment, voire en réaction à ces épreuves. La motivation enregistre ainsi une hausse de 3 points en un mois, à 38 %.
-La relativisation des difficultés économiques et la volonté de promouvoir un état d’esprit positif ;

Sursaut politique, citoyen, économique : les forces du pays se mobilisent au lendemain des attentats de Paris, entendant ainsi déjouer le spectre d’une double peine pour le pays.

Si cette réaction ne suffira sans doute pas à relancer la croissance, ni à répondre aux craintes actuelles pour l’avenir, elle constitue cependant une pierre essentielle apportée à l’effort commun.

François Miquet-Marty
Président, Viavoice