Liberation

23.05.16

En vue de 2017, Nicolas Sarkozy serait-il déjà disqualifié ? Beaucoup le pensent, d’autres estiment que son aptitude électorale lui permettra de faire in fine la différence. Un an après la création du parti Les Républicains (30 mai 2015) et six mois avant les primaires, quelle est exactement la situation d’opinion concernant Nicolas Sarkozy ? Cette nouvelle livraison du baromètre Viavoice-Libération, complétant nos « portraits de présidentiables » (après Emmanuel Macron le mois dernier), révèle l’actualité d’un discrédit majeur concernant Nicolas Sarkozy, et les raisons d’une régression presque continue depuis son retour.Les scores sont sans appel : 72 % des Français ne souhaitent pas que Nicolas Sarkozy se présente à la présidentielle de 2017, 64 % des sympathisants de droite et du centre partagent cette opinion, et 45 % des sympathisants LR. Surtout, ce discrédit actuel consacre une régression régulière depuis le retour effectif de l’ancien chef de l’État en politique : En février 2015 (trois mois après son élection à la présidence de son parti), 37 % des Français estimaient que Nicolas Sarkozy serait un « bon président de la République » pour la « France à partir de 2017 ». Ce score situait l’ex-président de la République au deuxième rang des responsables de droite, après Alain Juppé ; Aujourd’hui, seuls 21 % des Français partagent cette opinion (-16 points). Surtout, au palmarès des présidentiables de droite et du centre, le dirigeant LR est désormais devancé, outre Alain Juppé (45 %), par François Fillon (29 %), François Bayrou (25 %) et Bruno Le Maire (23 %). Désormais, parmi les Français, la galaxie du sarkozysme et de ses opposants se partage en trois mondes : ceux qui déclarent n’avoir « jamais cru » en Nicolas Sarkozy (44 % des Français), ceux très minoritaires (13 %) qui lui sont toujours fidèles, et ceux nombreux (32 %) qui déclarent avoir cru en lui mais n’y croient plus : un tiers de « déçus ».

Aux sources de la régression : sous les contraintes du passé, une puissance de conviction perdue

Comment l’ancien président, élu en novembre 2014 à la tête de l’UMP avec 64,5 % des suffrages des adhérents, peut-il être aujourd’hui à ce point en difficulté ? La première explication, importante mais insuffisante, est celle des héritages contraignants du passé :

- La difficile justification du « retour » après son échec de 2012 : 54 % des Français estiment que son passé présidentiel constitue surtout un « handicap » en raison des déceptions et de la défaite, et seulement 15 % un « atout » ;

- La persistance de traits de personnalité dissuasifs : en 2014, lors de son « retour », Nicolas Sarkozy assurait qu’il avait « changé ». Mais aujourd’hui, les trois quarts (76 %) des Français estiment au contraire que Nicolas Sarkozy n’a « pas changé » depuis 2012.

Mais le mal est plus profond : cette étude révèle que Nicolas Sarkozy souffre fondamentalement d’une puissance de conviction perdue, sur quatre registres :

- Une défiance personnelle : 58 % des Français ne souhaitant pas la candidature de Nicolas Sarkozy attribuent leur refus à un manque de « confiance ». Ce déficit s’explique certes par les difficultés souvent soulignées à améliorer significativement la situation de la France lors de son quinquennat, mais également par le cumul des affaires qui pèsent sur l’ancien chef de l’État ;

- Une distance avec « le peuple » : Nicolas Sarkozy n’est considéré comme « proche des gens » que par 16 % du grand public, « à l’écoute des difficultés des Français » par 19 % et « sympathique » par 23 % ; celui qui ne craignait pas d’adopter un style libéré, de parler au nom du peuple contre le « système », apparaît désormais davantage comme un professionnel de la politique, identifié à son parti lui-même au coeur du « système » ;

- Un manque d’idées neuves : alors qu’il avait incarné une modernisation de la politique et une rupture en 2007 face à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy n’apparaît plus aujourd’hui novateur : 69 % des Français avancent qu’il n’est pas « porteur d’idées nouvelles » : peut-on avoir été en rupture dix ans plus tôt, et toujours en rupture dix ans après ?

- Un doute concernant sa capacité de victoire : celui qui a gagné en 2007 en conjurant la progression du Front national, qui a subi en 2012 une défaite moins lourde qu’annoncée n’est pas parvenu à attester, depuis qu’il est chef de l’opposition, de sa capacité à emporter des victoires franches : les européennes et les régionales ont été décevantes pour LR, dépassé par le Front National. Désormais, seuls 22 % des Français et 55 % des sympathisants LR estiment que Nicolas Sarkozy est « capable de gagner la prochaine élection présidentielle ».

Par ces désaveux, c’est une large part du récit construit autour de Nicolas Sarkozy en 2007 et en 2014 qui s’effondre : l’homme de la rupture devient celui du passé, le « recours » de 2014 devient outsider, celui qui devait « sauver son camp » paraît moins en mesure de le faire.

Nicolas Sarkozy a-t-il pour autant perdu par avance la primaire ? Rien n’est moins sûr, tant prévalent sa légitimité institutionnelle, sa capacité à faire l’actualité et à imposer médiatiquement des enjeux à son avantage. Mais quoi qu’il arrive, il sera astreint à un travail majeur de reconstruction de sa capacité à convaincre ; son livre (La France pour la vie, Plon, 2016) aurait pu y contribuer, une victoire à la primaire pourrait y concourir. La gageure à laquelle Nicolas Sarkozy est confronté, celle du « retour » après une défaite ou un désaveu, a pu être surmontée dans l’histoire par le temps passé (la « traversée du désert ») ou par des circonstances exceptionnelles (De Gaulle, 1958). Aujourd’hui Nicolas Sarkozy n’a plus le temps, il lui reste notamment les circonstances.

À gauche : les scores de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron en forte baisse

À gauche, l’image de François Hollande ne connaît pour l’instant pas d’amélioration, en dépit des meilleurs chiffres en matière d’emploi et malgré la mise en oeuvre de la stratégie de reconquête.

Pour sa part, Manuel Valls connaît une sévère baisse : seuls 22 % des Français estiment désormais qu’il serait « un bon président de la République » à partir de 2017, soit un repli de 6 points par rapport aux données enregistrées le mois dernier. Le Premier ministre est notamment pénalisé pour les difficultés rencontrées face à sa majorité sur la loi El Khomri et pour son adoption par le 49-3. Surtout, dans la durée, la régression là aussi est frappante : en février 2015, 40 % des Français estimaient que Manuel Valls serait un bon président, et ce dernier apparaissait alors comme le recours potentiel privilégié pour la gauche… Moins 18 points en un peu plus d’un an : « enfer de Matignon » ou vertu d’une ligne claire ?

De même, le crédit accordé à Emmanuel Macron connaît ce mois-ci une décrue (-4 points) après une forte hausse le mois dernier (+8) : une baisse marquée notamment auprès des sympathisants de gauche (-8 points) plutôt que de droite (-2 points). L’omniprésent ministre de l’Économie, qui multiplie les prises de position en dehors de son portefeuille ministériel – jusqu’à son hommage à Jeanne d’Arc le 8 mai dernier à Orléans – encourt le risque d’une transgression perçue comme excessive, et d’un parcours volontiers jugé trop solitaire.

Ce contexte difficile pour la majorité et les tensions sociales actuelles favorisent la « gauche de la gauche ». Au palmarès des « meilleurs candidats pour représenter la gauche », Martine Aubry (15 %) et Jean-Luc Mélenchon (14 %) s’affirment désormais en tête des citations ; Arnaud Montebourg n’est cité qu’en septième position, mais les interviews de ce sondage ont été réalisées avant son intervention du Mont Beuvray, lundi 16 mai. À un an de la présidentielle, la dynamique à gauche reste encore à écrire.

L'ensemble des résultats figurent ci-joint