Liberation

21.06.16

Pour l’exécutif, la conjoncture actuelle aurait pu être propice : l’amélioration économique, tant espérée depuis les débuts du quinquennat, se manifeste sous des signes convergents. Pourtant, cette nouvelle livraison du baromètre mensuel Viavoice - Liberation révèle que le Premier ministre recueille des scores faibles et en érosion, que l’image du ministre de l’Économie décroche et que François Hollande ne bénéficie pas pour l’instant de dynamique nouvelle. En contrepoint, les présidentiables LR reprennent la main…

Manuel Valls, davantage pénalisé par la loi Travail que par le manque de résultats sur l’économie et l’emploi

Deux ans et deux mois après sa nomination à Matignon, le Premier ministre  :

- Connaît un discrédit concernant son action gouvernementale : seuls 17 % des Français déclarent avoir aujourd’hui une bonne opinion de Manuel Valls, alors que 34 % déclarent avoir été « déçus » et 39 % n’avoir jamais eu une bonne opinion de lui. À gauche en particulier, la part des sympathisants « déçus » atteint même 41 %, contre 29 % qui déclarent garder une bonne opinion de Manuel Valls.

- Et ce discrédit entame sa crédibilité présidentielle : longtemps pressenti comme une alternative sérieuse en cas de retrait de François Hollande en vue de l’élection présidentielle, Manuel Valls n’est plus considéré que par 20 % des Français comme un « bon président de la République » pour 2017, contre 40 % en février 2015… Une chute de 20 points qui s’est accélérée depuis le début d’année (-13 points depuis janvier).

Pour comprendre ce désaveu, la première raison citée par les personnes déçues par le Premier ministre est « la politique économique et sociale, notamment la loi El Khomri » (46 %), loin devant le manque de résultats sur l’économie et l’emploi (30 %), le manque de courage politique (14 %) ou encore la politique en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme (6 %).

Manuel Valls, ou la fracture avec les catégories modestes

Surtout, ces oppositions sont particulièrement manifestes auprès des catégories populaires (employés et ouvriers), pourtant séduites un temps par le discours d’ordre et de fermeté du Premier ministre :

- Seules 11 % d’entre elles expriment toujours une bonne opinion de Manuel Valls, contre 21 % des classes moyennes et supérieures (cadres ou professions intermédiaires) ;

- La « politique économique et sociale, notamment la loi El Khomri » est citée comme principal facteur de déception par une large majorité (63 %) des employés et ouvriers déçus par Manuel Valls (contre 39 % des classes moyennes et supérieures déçues).

En 2006, le Contrat Première Embauche avait mis à mal les ambitions du Premier ministre Dominique de Villepin qui avait retiré le texte. Aujourd’hui, le gouvernement ne paraît pas déterminé à reculer sur la loi Travail. À terme, l’image de Manuel Valls pourrait ainsi bénéficier d’un sentiment de constance dans l’action et d’une capacité perçue à réformer, à deux conditions, toutefois :

- Si la conjoncture économique s’améliore réellement à moyen terme, afin que les « sacrifices » demandés aux Français et aux classes populaires n’apparaissent pas vains ;

- Si le Premier ministre parvient non seulement à renouer ce lien avec les électeurs de gauche après un printemps social mouvementé, mais également avec les catégories populaires.

Emmanuel Macron : le décrochage

Pour sa part, l’image du ministre de l’Économie apparaît en net repli (29 % estiment qu’il serait un « bon président de la République », -5 points par rapport au mois dernier, -9 par rapport au mois précédent) notamment en raison de ses rencontres malheureuses « sur le terrain » (épisode du « costume » à Lunel le 27 mai, jets d’oeufs à Montreuil le 6 juin), et dans le contexte de la réévaluation de son patrimoine et de son assujettissement à l’ISF, l’ensemble consacrant symboliquement une distance du ministre par rapport aux catégories modestes.

Le paradoxe d’une guerre des gauches sans véritable vainqueur

Au total, ces mois de débats concernant la loi El Khomri se concluent par le paradoxe d’une guerre des gauches sans vainqueur. Car si Manuel Valls et Emmanuel Macron subissent des désaveux, si François Hollande pour l’instant ne parvient pas à reprendre la main, la « gauche de la gauche » n’affiche pas de dynamique manifeste :

- Jean-Luc Mélenchon obtient des scores stables : 15 % des personnes interrogées pensent qu’il serait un bon président de la République en 2017 (-1) ;

- Arnaud Montebourg connaît des niveaux et évolutions comparables (17 %, +1) ;

- Martine Aubry, sur un score plus élevé (22 %) n’enregistre pas non plus de dynamique nouvelle (+1).

Seul Nicolas Hulot, en partie « hors système » et associé à des visions environnementales tournées vers l’avenir et non clivantes, tire davantage son épingle du jeu à 24 % (+ 5 points).

Pendant ce temps, les présidentiables LR en progression

Dans ce contexte de tensions et de clivages socio-politiques à gauche, ce sont les présidentiables LR qui marquent des points :

- Avec près d’une personne sur deux (49 %) considérant Alain Juppé comme un « bon président de la République » potentiel pour 2017, ce dernier continue de dominer largement les autres personnalités politiques en termes de crédibilité présidentielle, et progresse même de 4 points ce mois-ci ;

- Les autres prétendants LR affichent également des progressions : François Fillon (32 %, + 3 points), Bruno Le Maire (25 %, + 2), Nicolas Sarkozy (24 %, + 3), Nathalie Kosciusko-Morizet (16 %, + 3).

Singulière stabilité de Marine Le Pen

En regard des mouvements sociaux, des débordements en marge des manifestations (Paris), des violences lors de l’Euro (Marseille), et des actes terroristes, Marine Le Pen enregistre des scores singulièrement stables, sans progression : un quart (24 %) des personnes interrogées pensent qu’elle serait un « bon président » en 2017, soit une baisse de un point par rapport au mois dernier, et un score globalement stable sur l’ensemble du premier semestre. Cette stabilité est nourrie par une tension croissante, structurant l’image de Marine Le Pen entre passion protestataire (depuis longtemps mobilisatrice) et volonté d’apaisement (« la France apaisée »), contradictoire et  beaucoup moins mobilisatrice auprès d’électorats antisystèmes.

Juin 2016 (le trou noir de la gauche, la dynamique de la droite) : préfiguration de la présidentielle 2017 ?

Une gauche déchirée et qui au mieux marque le pas, une droite LR en reconquête, un FN qui plafonne : ces tendances actuelles pourraient-elles être une préfiguration de 2017 ? Certes, la désignation des candidatures et les campagnes rebattront les cartes, l’amélioration économique pourra jouer un rôle, ainsi que le vote utile au sein de chaque camp face à l’extrême droite. Mais il existe aujourd’hui des fondamentaux politiques : le risque pour la gauche de s’engloutir dans ses propres clivages sur fond d’affaiblissement de sa base électorale et de carence de leaderships ; la possibilité pour la droite LR de faire progresser chacun de ses leaders sur des bases différenciées et avec des conflictualités jugulées ; un plafonnement du FN.

Ce scénario n’est pas à exclure, et conduirait directement à une disqualification de la gauche en vue du second tour. Il est encore possible de le déjouer et cela impose notamment à la gauche de clore le temps des divorces et de surmonter les clivages politiques et sociétaux observés, de dépasser la crise de leadership, voire de (ré)inventer sa vision pour l’avenir. Ce n’est pas uniquement une question de rapport de forces gauche-droite. C’est un enjeu républicain.

Retrouvez l'intégralité des résultats et analyses du baromètre politique Viavoice - Liberation de juin 2016

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