Liberation
30/10/2014
 

 2014 : le réveil de la guerre des gauches

La gauche semble chercher sa voie, et les clivages se creusent. Après deux années d’exercice du pouvoir, la ligne Hollande-Valls complétée par Emmanuel Macron revendique une orientation social-démocrate et tourne au social-libéralisme, les « frondeurs » ne désarment pas, les écologistes ont quitté le gouvernement, et le Front de gauche est partagé entre fonction tribunitienne (Jean-Luc Mélenchon) et rassemblement constructif (Pierre Laurent).

Mais qu’en est-il au-delà des dirigeants politiques, parmi les Français qui se déclarent de gauche, parmi ce « peuple de gauche » qui, in fine, fait et défait les majorités ? Les clivages « d’en haut » trouvent-ils une résonnance « en bas », et laquelle ? C’est pour répondre à ces interrogations que Viavoice a réalisé, pour Libération, une nouvelle vague de l’étude de référence consacrée à « l’identité de la gauche », laquelle complète et poursuit les travaux menés régulièrement depuis quinze ans.

Cette étude révèle :

- Une nouvelle fragmentation des gauches ;

- Des concurrences entre ces familles ;

- Des tendances de fond redéfinissant « l’identité de gauche » au cours des dix dernières années.

 

Une nouvelle fragmentation des gauches (la gauche au jeu des six familles)

Lors de la dernière enquête de ce type, effectuée en 2011 (un an avant la présidentielle), était apparue une convergence des familles de la gauche, autour de valeurs communes fortes ; cette convergence avait autorisé la victoire présidentielle de 2012.

Aujourd’hui, c’est une nette fragmentation qui apparaît, ordonnée autour de six familles de gauche :

- Les « socialistes » (ils représentent 24 % de l’ensemble de la gauche) : 98 % d’entre eux se déclarent « proches des idées socialistes », ils font confiance à l’exécutif pour améliorer la situation économique (85 %) et sociale (81 %) ;
- Les « antilibéraux » en matière économique (19 %) : ils se caractérisent par leur proximité avec les idées « communistes » (89 %) et « anticapitalistes » (93 %). Ils se sentent proches des « frondeurs » socialistes pour « améliorer la situation économique de la France » (62 %) mais également pour « améliorer la justice sociale » (65 %) ;
- Les « sociaux-écologistes alternatifs » (17 %) : proches des idées « écologistes » (79 %) mais également « socialistes » (70 %), ils ne font pas confiance à François Hollande et Manuel Valls pour améliorer la situation, et ils jugent « urgent d’inventer un nouveau modèle plus respectueux de l’environnement » (98 %) ;

- Les « écologistes centristes » (14 %) : ils estiment très nettement que « l’économie verte pourrait créer énormément d’emplois » (86 %) tout en se déclarant proches des « idées centristes » (59 %) ;

- Les « sociaux-libéraux » (14 %) : proches des idées « socialistes » (94 %), ils estiment qu’il faudrait « baisser les cotisations sur les salaires pour améliorer la productivité » (68 %), et « réduire les dépenses consacrées aux services publics » (78 %) ;

- Les « conservateurs de gauche » (12 %) : surreprésentés parmi les ouvriers et les employés, ils sont plus attachés à la « famille » (42 %), à l’ordre, et pensent très majoritairement que « l’immigration est un inconvénient pour la France » (71 %).

Ces clivages sont essentiels parce qu’ils structurent la gauche. Le réarmement de ces « familles de la gauche » procède non seulement de l’exercice de la gauche au pouvoir, de son positionnement et des critiques concernant son manque de résultats ; il relève également de la crise économique et sociale, et de la recherche multiforme de solutions pour l’avenir, chaque « famille » prétendant incarner une solution pour demain.

Le temps des concurrences (entre les familles « parentes »)

Surtout, cette nouvelle cartographie des gauches donne à voir l’intensité et la diversité des concurrences internes au sein d’univers parents :

- Entre les deux galaxies « socialistes » : « socialistes » et « sociaux-libéraux » réactivent en le renouvelant la concurrence historique entre « première gauche » et « deuxième gauche », François Mitterrand et Michel Rocard ;

- Entre les deux galaxies « écologistes » : « écologistes centristes » et « sociaux-écologistes alternatifs » entretiennent une divergence de vues au cœur de cette écologie politique souvent divisée ;

- Entre les galaxies antisystèmes : sur ce terrain, les « antilibéraux » sont en compétition avec les « sociaux-écologistes alternatifs », mais également avec les socialistes dissidents ;

- Enfin, et peut-être surtout, entre les « conservateurs de gauche » et le reste de l’ensemble de la gauche : car ces « conservateurs » incarnent pour partie cette « France populaire » orpheline des partis politiques, et qui peut être tentée par l’abstention ou par les votes protestataires.

Gauche 2003-2014 : dix années de réinvention identitaire

Par delà les constantes, par delà l’actualité, la gauche de 2014 est également le fruit de mutations lentes, souterraines, survenues depuis le début des années 2000. Ce baromètre des identités de la gauche permet d’en identifier les axes saillants :

- L’importance accrue accordée aux « inégalités » : « l’accroissement des inégalités » est désormais considéré comme « insupportable » par 36 % des sympathisants de gauche (en tête des préoccupations), contre 28 % en    2009, 27 % en 2011 ; de façon corollaire, les « idées écologistes » sont sensiblement moins fédératrices qu’hier, même si elles obtiennent toujours des scores élevés : 71 % des sympathisants de gauche s’en déclarent « proches », soit le résultat le plus faible obtenu depuis 2005 (ayant toujours oscillé entre 83 % et 87 %). Ces rééquilibrages sont notamment la traduction de la crise qui rend plus manifeste les déséquilibres sociaux ;

- La spectaculaire progression des idées « libérales » en matière de finances publiques : après un reflux au cours des années 2000, une nette majorité de sympathisants de gauche aspirent désormais à une réduction des dépenses publiques, quitte à réduire les aides : 61 % sont favorables à l’idée de « baisser les impôts et réduire les dépenses consacrées aux services publics », soit une progression de 11 points par rapport aux données enregistrées en 2011 ; et 55 % souscrivent à l’idée de « réduire les allocations des chômeurs qui refusent successivement trois offres d’emploi » (+12). Ces fortes variations illustrent notamment l’impératif désormais reconnu de réduction de la dette publique, auquel adhèrent 71 % des sympathisants de gauche ;

- L’adhésion très massive à l’invention d’un « autre modèle plus respectueux de l’environnement, car le climat est en enjeu majeur » (69 %) ;

- L’irruption des préoccupations liées au « terrorisme international », devenu le deuxième élément le plus « insupportable » (29 %, +17), face à la structuration des mouvements djihadistes en Syrie et en Irak, et aux exécutions d’otages occidentaux.

Au total, la gauche de 2014 apparaît comme un manteau d’Arlequin dont chacune des couleurs s’affirme : antilibéralisme, justice sociale, solutions libérales, transition écologique, dissidences conservatrices, chacune de ces sensibilités acquiert des couleurs et une légitimité au sein du « peuple de gauche ». Et en définir une synthèse deviendra donc, pour l’avenir de la gauche, un exercice à la fois plus impérieux et plus difficile que jamais. 

François Miquet-Marty 

Télécharger en pdf le Sondage Viavoice pour Libération - identité de la gauche - Octobre 2014