Liberation

04.07.16

Le score est massif et frappant : 68 % des personnes interrogées estiment que les décisions de l’Union européenne sont allées « dans le mauvais sens » ces dernières années. Précarisation de salariés face à la mondialisation, difficultés économiques et financières, crise de la dette dans la zone euro, crise des réfugiés… Le répertoire des enjeux irrésolus nourrit un sentiment d’inefficacité de l’UE. Pour autant, une semaine après le « Brexit », l’opinion publique française ne semble pas prête, à la suite des Britanniques, à sortir d’une Union européenne certes imparfaite mais offrant dans le même temps de réelles opportunité sur le plan économique. Et dont la sortie représente à l’inverse des risques élevés : dans le cas d’un « Frexit », 61 % des Français pensent que les conséquences sur l’économie seraient néfastes sur le long terme, en particulier auprès des catégories de population les plus exposées au chômage et aux excès de la mondialisation : les classes moyennes, les employés et les ouvriers ou encore les jeunes.

Une Union européenne qui a très largement déçu ces dernières années

Certes, les dernières années ont été éprouvantes pour des institutions européennes qui n’étaient pas initialement prévues, ni suffisamment préparées, pour faire face à des enjeux aussi difficiles que l’ont été la crise financière de 2008-2009, la crise de la dette et notamment la crise grecque à partir de 2010, ou encore la crise des réfugiés, qui s’est intensifiée depuis 2015.

De même, les désaccords entre États membres ont parfois bien plus pesé, au final, que les seuls dysfonctionnements imputables à l’Union européenne en tant que telle.

Il n’en reste pas moins que le jugement des Français sur l’action de l’UE ces dernières années est pour le moins négatif : seuls 13 % d’entre eux pensent que les décisions de l’UE sont allées dans le bon sens ces dernières années, contre 68 % qui pensent le contraire.

Une perception largement nourrie des crises récentes, même si les reproches faits à l’Europe diffèrent selon les électorats :

-La crise des réfugiés, vis-à-vis de laquelle 54 % des Français pensent que l’UE a été « trop généreuse » dans sa politique d’accueil (un chiffre qui atteint même 62 % auprès des sympathisants de droite et du centre et 90 % auprès des sympathisants FN). A l’inverse, 18 % des personnes interrogées et notamment 37 % des sympathisants de gauche jugent que l’Europe « n’a pas eu une politique d’accueil très généreuse ». Au final, seuls 15 % pensent que l’UE a su trouver un point d’équilibre entre sa tradition d’accueil et la volonté de nombreux États de limiter le nombre de réfugiés accueillis sur le sol européen ;
-La crise de la dette, avec l’idée d’une Europe parfois « trop solidaire » avec les pays les plus endettés (41 % des Français, 45 % à droite et au centre, 72 % au FN) ou parfois « pas assez solidaire » (18%, 30 % à gauche) contre seulement un peu plus d’un quart (27 %) satisfaits de l’équilibre trouvé entre solidarité et fermeté vis-à-vis des pays endettés de la zone euro.
-La crise économique et la mondialisation, enfin, puisque 50 % de l’opinion publique reproche à l’UE de mener une politique accentuant le « dumping social entre pays, en Europe et dans le monde », contre seulement 6 % qui pensent à l’inverse qu’elle protège les travailleurs de la concurrence du reste du monde.

Ainsi les mêmes maux, apparus au grand jour au Royaume-Uni lors de la campagne pour le Brexit, feraient sans aucun doute florès en France dans le cas d’une consultation similaire. Le précédent du référendum sur la Constitution européenne de 2005 en a montré les prémices.

Ce terreau, sur lequel prospèrent euroscepticisme et nationalisme, se nourrit du manque de « protection » ressenti par de nombreux européens face au dumping social et aux mouvements de population, mais aussi parallèlement au sentiment d’une Union européenne qui n’aurait pas été à la hauteur de ses valeurs de solidarité durant les crises récentes, de la Grèce à la Syrie.

Pris en étau entre des attentes parfois contradictoires de protection, de solidarité et d’ouverture, la gouvernance européenne fondée sur le consensus et le compromis n’a finalement su que mécontenter le plus grand nombre.

Une sortie de la France de l’UE serait néfaste pour l’économie et les catégories populaires

Au-delà, cependant, de leurs griefs à l’égard d’une Europe qui n’a pas su se montrer à la hauteur des enjeux, les Français restent très largement acquis à l’idée que quitter l’UE ou même la zone euro serait fortement préjudiciable pour l’économie :

-Une large majorité de l’opinion publique pense que si la France sortait de la zone euro cela  aurait des conséquences négatives « sur le long terme » pour l’économie française (61 %) ;
-Une proportion similaire (61 %) pense qu’une sortie de la France de l’Union européenne, sur le modèle britannique, serait également préjudiciable sur le long terme pour l’économie. Un sentiment aujourd’hui partagé par 78 % des sympathisants de gauche, 79 % des sympathisants de droite et du centre, mais aussi par plus d’un quart (27 %) des sympathisants du Front national, pas totalement convaincus de l’intérêt d’un éventuel « Frexit ».
-Enfin, ce préjudice n’est pas anodin, puisqu’il toucherait en priorité, selon les Français, les catégories aujourd’hui les plus en difficultés sur le plan économique (en termes de chômage, de précarité ou de pouvoir d’achat) : classes moyennes, employés, ouvriers ou jeunes sont ainsi cités comme les publics qui seraient les plus touchés par une éventuelle sortie de l’UE, devant les dirigeants d’entreprises ou les cadres.

Au matin du 24 juin, alors que tombaient les résultats du référendum outre-Manche, Marine Le Pen triomphait et appelait à reproduire en France le « modèle anglais », aujourd’hui menacé de toute part entre crise économique et financière annoncée, crise politique, crise sociale – compte tenu des oppositions entre partisans du « Leave » et du « Remain » –  et finalement par un risque de dislocation territoriale avec l’Écosse et l’Irlande du Nord.

Dans ce contexte, il n’est pas certain qu’au printemps prochain, quand se jouera l’élection présidentielle en France en même temps que les Britanniques négocieront une difficile et sans doute douloureuse sortie, le « Brexit » ne devienne pas un caillou dans la chaussure du Front national et de beaucoup d’eurosceptiques appelant à une sortie de l’Union.

Après le « Brexit », des attentes pour recentrer l’Europe sur les pays les plus moteurs et démocratiser son fonctionnement

Entre déception face à l’action de l’UE et volonté d’y rester, l’opinion publique française entrevoit deux leviers majeurs qui permettraient à l’Union européenne de se relancer et de reconstruire un projet européen malmené :

-Le premier levier consiste à « recentrer » l’Europe : à rebours des élargissements successifs parfois ressentis comme trop rapides ou paralysant les prises de décisions et l’action de l’UE, les Français mettent en avant parmi leurs priorités la volonté de « ne plus intégrer de nouveaux pays membres pendant un certain temps » (40 % de citations) mais aussi de « relancer le projet européen à partir d’un groupe restreint de pays » (37 %) comme par exemple les pays fondateurs ou ceux de la zone euro. C’est-à-dire prendre acte d’une Europe à deux vitesses, et s’appuyer sur les États-membres les plus volontaires pour donner une nouvelle impulsion à l’UE ;
-Le second levier consiste à « démocratiser » l’Europe : insuffisamment lisible, en manque de légitimité populaire, l’action communautaire gagnerait selon les Français à s’appuyer davantage sur les citoyens européens dans les prises de décision (35 %).

Entre une mondialisation qui inquiète, une Europe et des Etats perçus comme insuffisamment protecteurs, et l’impasse économique et politique que représenterait le retour aux frontières nationales, l’Union européenne a son rôle à jouer, si tant est qu’elle réponde aux attentes de ses citoyens : vision d’avenir, stabilité, démocratie, solidarité mais aussi « protection » de catégories de citoyens se sentant, à tort ou à raison, de plus en plus menacés par les mutations actuelles, qu’elles soient économiques, sociales ou sociétales.

Il y a près d’un demi-siècle, Jean Monnet déclarait à propos d’une construction européenne encore naissante : « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes ». Alors que le projet politique européen n’a jamais paru aussi menacé et affaibli, l’Union aurait sans doute tout à gagner à se remémorer les préceptes d’un de ses pères fondateurs.

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