Liberation
30/04/2014
 
 Critiques sur l’Union européenne, les Français souhaitent que celle-ci redéfinisse ses priorités

Les Français, pourtant à l’origine du projet européen, sont souvent présentés depuis le « non » au référendum sur la Constitution européenne de 2005 comme un peuple déçu par celui-ci et méfiant vis-à-vis de l’Union européenne en général. Ces dix dernières années, en particulier, ont vu progresser de nombreuses critiques sur l’action des institutions européennes et des États européens :

• L’élargissement à l’Est du continent, souvent présenté comme générateur de dumping social ou de complexité dans le fonctionnement institutionnel de l’Union ;

• Le manque de vision commune et de capacité d’action sur les grands enjeux géopolitiques (hier l’Ex-Yougoslavie ou l’Irak, aujourd’hui le Mali, la Centrafrique, ou encore l’Ukraine) ;
• La monnaie unique, enfin, souvent critiquée depuis sa création pour l’inflation (supposée ou réelle) qu’elle aurait engendrée, pour son cours trop élevé qui désavantagerait les entreprises exportatrices, ou encore pour les politiques d’austérité imposées au sein de la zone euro depuis le début de la crise économique et financière, au nom de la lutte contre les déficits.

À l’aune des élections européennes du 25 mai prochain, l’Europe n’apparaît ainsi plus aujourd’hui, sur le plan politique, comme un projet suffisamment fédérateur et attractif pour des citoyens désorientés par une Europe souvent jugée au mieux passive, au pire contraignante et insuffisamment démocratique.

Notre sondage Viavoice-Libération s’est donc intéressé, dans ce contexte, à comprendre les principales raisons de cette défiance et à identifier les attentes de l’opinion vis-à-vis d’un projet européen de plus en plus décrié. Les résultats de cette étude sont intéressants à plus d’un titre, en faisant apparaître des critiques importantes sur l’Union, mais également des attentes fortes pour l’avenir : plus qu’un divorce réel, lequel appellerait à une sortie de la monnaie unique voire des institutions européennes, les Français sont bien plutôt en attente d’une autre Europe, celle de la croissance, de l’emploi et du rejet du dumping social. Ils pensent toutefois que pour parvenir à ses fins celle-ci devrait se recentrer sur certains pays pour mieux avancer.

Près d’un Français sur deux porte aujourd’hui un jugement négatif sur l’Union européenne…

Les Français sont 49 % à porter un jugement négatif sur l’Union européenne, nourri par de nombreuses critiques sur l’impact actuel des institutions européennes :
• Sur le plan économique, 58 % des personnes interrogées considèrent l’Europe constitue une contrainte économique pour la France (contre seulement 32 % qui la voient comme un atout économique) ;
• Sur le plan politique, 52 % des Français voient dans l’Union une contrainte politique, pénalisante pour la France (contre 37 % qui mettent en avant une « ouverture politique aux autres pays », bénéfique à la France) ;
• Sur le plan culturel, quoique dans une moindre mesure, 43 % des Français perçoivent le projet européen comme « une menace pour les identités nationales » de chaque pays, contre 46 % qui le considèrent plutôt comme « une chance pour la diversité culturelle ».

Un divorce d’autant plus important avec les catégories populaires, plus exposées à la crise et aux politiques d’austérité

Dans le détail, la défiance constatée à l’égard de l’Union européenne est particulièrement forte auprès des catégories populaires (employés et ouvriers), qui sont 58 % à avoir une image négative de l’Union européenne. Ces catégories, davantage inquiètes de la compétition économique entre États européens et des politiques d’austérité, sont 66 % à percevoir l’Europe comme une contrainte économique, et 59 % comme une contrainte politique. A l’inverse, les catégories plus aisées (cadres, professions intermédiaires…) sont 57 % à avoir une bonne image de l’Union européenne, notamment en raison de la chance qu’elle représente pour la diversité culturelle (pour 60 % d’entre eux).

Pour autant, ce clivage social à l’égard de l’Europe, qui n’est pas nouveau, semble être de moins en moins univoque, tant les critiques restent importantes au-delà des clivages sociaux comme politiques : les personnes de catégorie aisée sont 39 % à avoir une image négative de l’Union européenne, tout comme 48 % des retraités. Et sur le plan politique, si l’électorat Front national est logiquement le plus opposé à l’Europe (pour 77 % d’entre eux), les électorats socialistes (30 %) et UMP (37 %) comprennent également une frange importante de personnes sceptiques sur les politiques européennes actuelles.

Malgré des critiques dominantes, l’opinion publique toujours largement opposée à une sortie de l’euro ou de l’Union européenne

Mais cette vision pessimiste du projet européen ne vaut pas pour autant rejet pur et simple de l’Europe dans l’esprit des Français : alors qu’une majorité d’entre eux se révèlent critiques sur l’impact économique et politique de l’Union européenne, ils ne sont toutefois ni pour une sortie de celle-ci (60 % y sont opposés contre seulement 28 % favorables), ni pour une sortie de l’euro (59 % opposés, 29 % favorables). Et les électeurs du Front national sont isolés sur ces questions, étant la seule catégorie de population à être majoritairement favorable à une sortie de l’Union (pour 67 % d’entre eux) ou de la monnaie unique (62 %). En d’autres termes, s’il n’est pas exclu que l’extrême-droite capitalise sur le rejet des politiques européennes au cours des prochaines élections, elle est encore très loin d’avoir acquis l’opinion à sa cause sur ces questions, y compris parmi les catégories populaires qui ne sont que 47 % à souhaiter une sortie de l’euro.

Plus qu’un retour aux frontières nationales, les Français sont ainsi plutôt favorables à un renforcement de l’Europe, mais sur des orientations nouvelles :
• Une majorité de Français souhaitent que l’Union européenne intervienne davantage en matière d’emploi (57 %) ou de croissance économique (53 %), alors que ces dernières années la lutte contre les déficits a constitué l’alpha et l’oméga des politiques communautaires face aux dangers qui menaçaient la zone euro. Des opinions qui font ainsi écho aux nombreuses critiques, de gauche comme de droite, à l’égard de la Banque centrale ou de la Commission, parfois accusées, via un euro fort ou des politiques d’austérité, de contrevenir à toute perspective de croissance à moyen terme. Ce sont d’ailleurs sur ces changements d’orientation que s’était positionné le candidat Hollande en proposant de renégocier le Pacte budgétaire européen, avant d’y renoncer.
• Dans une moindre mesure, 48 % des Français souhaitent que l’Union européenne intervienne davantage en matière de droit du travail, alors que les politiques communautaires ont été ces dernières années plus souvent synonymes de moins-disant social (travailleurs détachés, baisse des salaires au nom de la compétitivité, ouverture à la concurrence, etc.) que d’amélioration des conditions de travail.

Recentrer l’Europe pour la transformer ?

Si l’opinion publique souhaite une réorientation de la construction européenne telle qu’elle s’est construite ces dernières années, elle ne croit pas, aujourd’hui, à la possibilité d’une nouvelle impulsion politique dans l’Europe des 28 : 64 % des Français souhaitent qu’à l’avenir l’Union européenne se recentre sur certains pays (pays fondateurs ou membres de la zone euro), contre seulement 7 % qui prônent de nouveaux élargissements et 21 % un maintien du statut quo.

Ce résultat, sans ambigüité, est significatif d’un sentiment de délitement du projet européen après des adhésions trop rapides et mal accompagnées ces dernières années (13 nouveaux pays en 10 ans), mais également d’un sentiment de manque de ligne directrice et de projet commun au sein des politiques européennes ces dernières années. Un constat qui conforte donc un scénario d'intégration différentielle (Europe à « géométrie variable », ou « à la carte »), dessinant une future Europe politique qui s’adapterait, selon les circonstances et les enjeux, aux volontés et aux spécificités de chaque Etat-membre, et de ce que chacun veut bien mettre en commun avec ses voisins.

Télécharger en pdf l'étude Viavoice Les français et l'Union Européenne.