Liberation

13.11.16

La France a indéniablement connu ces dernières années des attaques terroristes d’une ampleur inhabituelle, particulièrement traumatisantes pour l’opinion publique. Après les tueries de Toulouse et Montauban en mars 2012 puis celles de janvier 2015 (à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher), les attentats se sont en effet multipliés et intensifiés depuis un an avec les tueries de masse du 13 novembre 2015 à Paris et aux abords du stade de France, l’attentat de Nice le 14 juillet dernier, sans oublier Magnanville (13 juin) et Saint-Étienne-du-Rouvray (26 juillet). Cette accumulation, ainsi que la multiplication des modes opératoires et le nombre de victimes très élevé ont indéniablement marqué les Français, dans leurs sentiments, leurs opinions, leurs pratiques. Pour autant, notre étude montre également qu’en dépit de ce traumatisme et d’une surenchère perceptible à divers degrés dans de nombreuses familles politiques, les Français refusent de céder aux solutions toutes faites : pour une large majorité d’entre eux, le risque zéro n’existe pas, et il ne s’avère ni nécessaire ni efficace de remettre en cause les libertés publiques pour lutter contre le terrorisme.

Des attentats très présents dans les esprits, jusque dans la vie quotidienne

Les attentats perpétrés ces dernières années et ces derniers mois en France ont très fortement marqué l’opinion publique, indéniablement : 90 % des Français y repensent, dont la moitié (50 %) au moins une fois par semaine, avec des sentiments mêlés de colère (56 %), de tristesse (48 %) et d’indignation (35 %).

Si la peur (22 %) comme la vulnérabilité (20 %) sont moins cités, ces sentiments ne sont pas pour autant absents et transparaissent à travers l’évolution des pratiques du quotidien :

-40 % des personnes interrogées déclarent avoir changé leurs comportements dans la rue et les espaces publics ;
-17 % ont changé leurs modes de transports au quotidien, et 15 % déclarent être déjà sortis d’un transport public ou avoir changé de chemin dans la rue par crainte d’un attentat ;
-Enfin, 11 % ont modifié leurs projets de vacances en France (et 22 % à l’étranger) suite aux attentats de ces derniers mois.

Ces comportements, certes minoritaires, sont significatifs d’une psychose compréhensible qui s’est installée dans la société.

Une psychose particulièrement présente en Île-de-France, alors que la région parisienne a été la plus touchée par les attentats : ainsi, 45 % des Franciliens déclarent avoir changé leurs comportements dans la rue et les espaces publics, 22 % leurs modes de transports, et 23 % sont déjà sortis d’un transport public face à un comportement ou un colis suspect.

Au-delà des pratiques, des représentations collectives chamboulées par les attentats

Au-delà des comportements et des pratiques, l’impact des attentats se mesure également sur les opinions et les représentations collectives des Français. De manière significative, 54 % de nos concitoyens déclarent d’eux-mêmes que la vague d’attentats a changé leur vision de la société française, et une proportion égale pense que les attentats ont eu un impact sur leur vision des problèmes du monde (guerres, crises humanitaires, conflits entre pays…).

Certes, cet impact sur les représentations collectives n’est pas nécessairement homogène, comme ont pu l’être les réactions à la suite des attentats. Celles-ci ont été multiples, à l’image de la société française, entre rejet et ouverture, altruisme et repli sur soi : l’ « esprit du 11 janvier », les forces de l’ordre applaudies, les dialogues entre communautés religieuses ont été entendus et médiatisés en même temps – et tout autant – que les pires amalgames, les tensions communautaires, les craintes pour l’avenir.

Sur le plan politique également, 26 % des Français déclarent avoir évolués concernant leurs « affinités politiques », sans qu’il ne se dégage clairement, un an après les attentats de Paris, de véritable « bénéficiaire » de ce traumatisme collectif dont l’impact est nécessairement complexe, et hétérogène. Ni guerre civile, ni véritable union nationale en quelque sorte.

Pour l’avenir : une menace toujours élevée à prendre en compte, en gardant à l’esprit que le risque zéro n’existe pas et sans remettre en cause les libertés publiques

Cette menace terroriste multiforme semble aujourd’hui intériorisée par les Français. Ceux-ci ne s’attendent pas, en effet, à une amélioration rapide de la situation :

-Sur le court terme, les deux tiers (65 %) d’entre eux pensent que la France sera aussi menacée dans les prochains mois, contre 27 % davantage menacée et 3 % moins menacée ;
-Sur le long terme, 47 % d’entre eux pensent que la France sera toujours « aussi menacée » dans une dizaine d’années, 24 % davantage menacée et 16 % moins menacée.

Enfin, l’action publique – pour essentielle qu’elle soit – ne peut pas non plus garantir, face à ce risque de long terme, de se prémunir totalement contre la menace terroriste : pour 79 % des Français, « le risque zéro n’existe pas et il y aura toujours un risque d’attentat » contre seulement 16 % affirmant à l’inverse qu’ « il est possible d’empêcher tout risque d’attentat ».

En l’absence de « solution miracle » identifiée, les Français refusent également une trop large remise en cause les libertés publiques dans le cadre de la lutte antiterroriste. Une très large majorité d’entre eux (70 %) affirmant au contraire que la France « ne doit pas changer ses valeurs et les droits des citoyens face aux attentats ». Ils sont même 52 % à penser que de telles mesures seraient « contre-productives », contre seulement 43 % les jugeant « inévitables » pour lutter efficacement contre le terrorisme.

Ces assertions ne sont pas anodines : elles montrent une résilience forte du corps social pour défendre notre modèle démocratique face au djihadisme islamiste. Une réalité qui devra être prise en compte dans les années à venir par les responsables politiques s’ils ne veulent pas se mettre à dos l’opinion publique : si une lutte implacable contre le terrorisme est attendue, celle-ci devra nécessairement être circonscrite aux principes et aux valeurs démocratiques.

Les résultats de cette étude Viavoice pour Libération "L’état de l’opinion publique un an après le 13 novembre 2015"