Lobs
24/10/2013
 
Pourquoi est-on heureux (ou malheureux) au travail ? Alors que les questions de pénibilité, de précarité et de risques psycho-sociaux ont largement investi le débat public à l’occasion des récentes négociations sociales (retraites, sécurisation de l’emploi, etc.), la question des conditions de travail apparaît de plus en plus comme un enjeu essentiel de politique publique, afin de limiter, au-delà des inégalités de revenus, les inégalités de bien-être existantes entre métiers et catégories socioprofessionnelles en France.
 

Face à ces enjeux, Viavoice et Le Nouvel Observateur ont souhaité réaliser un sondage d’envergure auprès de 5000 actifs français afin d’analyser ces questions sous un angle plus global : celui du bonheur professionnel. Quels sont les métiers apportant le plus de satisfaction professionnelle, et quelles sont les raisons expliquant ces différences de perceptions ?

A travers l’analyse des perceptions d’une trentaine de professions, plusieurs enseignements essentiels ressortent de cette étude :

• L’importance majeure, au-delà des questions de conditions de travail (pénibilité, horaires, salaires et précarité), des relations interprofessionnelles dans l’appréciation de son propre métier : ainsi les relations entre collègues, mais surtout les relations hiérarchiques jouent un rôle essentiel dans le sentiment d’être « heureux » au travail ;

• L’importance également de l’intérêt porté à son travail, mais aussi du regard de la société sur son propre métier : le sentiment d’« être utile » pour les autres apparaît ainsi prépondérant auprès des professions les plus heureuses dans leur travail au quotidien, qu’il s’agisse de professions médicales, des métiers ayant trait plus largement aux services publics (cadres de la fonction publique, enseignants), ou d’activités de production à plus petite échelle (agriculteurs, artisans et commerçants) valorisant les fruits du travail en tant que produits d’un savoir-faire spécifique et reconnu.

Au-delà de la lutte contre la précarité et les conditions de travail difficiles, la question de la reconnaissance (sociétale, hiérarchique, de ses pairs) des métiers et des travailleurs est ainsi une question essentielle pour développer le bien-être au travail, et limiter les souffrances qui lui sont trop souvent liées.

• Cadres de la fonction publique, agriculteurs, artisans-commerçants enseignants et médecins en tête du palmarès du bonheur professionnel

Avec neuf cadres de la fonction publique sur dix (90 %) qui se déclarent « heureux au travail », cette catégorie de salariés bénéficie d’un environnement professionnel satisfaisant sur plusieurs points majeurs :

• En termes de reconnaissance, d’abord : avec 63 % d’entre eux qui se sentent « vraiment reconnus par leurs supérieurs hiérarchiques », les cadres de la fonction publique arrivent largement en tête sur cet indicateur. À titre de comparaison, leurs homologues en entreprise (privée ou publique) sont « seulement » 54 % à se sentir reconnus par leurs supérieurs. Les relations entre collègues en général sont par ailleurs jugées globalement « bonnes » par 90 % d’entre eux.

• Mais aussi en termes de conditions matérielles (« satisfaisantes » pour 85 % d’entre eux) et de pénibilité : 80 % des cadres de la fonction publique – rejoignant ainsi d’autres postes d’encadrement (cadres d’entreprise, ingénieurs) – jugent ainsi l’exercice de leur travail comme « pas pénible ».

Enfin en termes de sentiment d’utilité sociétale, 90 % des cadres de la fonction publique jugent leur métier « vraiment utile à la société », et 81 % d’entre eux déclarent par ailleurs que leur profession les « passionne vraiment ». En revanche, ces perceptions ne se retrouvent pas dans l’ensemble du corps des fonctionnaires : les employés de la fonction publique ne sont à l’inverse que 70 % à se déclarer heureux dans leur travail, et seulement 34 % reconnus par leurs supérieurs hiérarchiques.

Parmi les autres métiers particulièrement « heureux » au travail figurent les agriculteurs et les artisans-commerçants, même s’ils jugent leur travail plus pénible (pour 35 % des artisans et commerçants et 63 % des agriculteurs) et plus précaire (pour 20 % des agriculteurs et 24 % des artisans et commerçants). En revanche, ces professions plébiscitent leur amour du métier – 82 % des agriculteurs et 80 % des artisans et commerçants se disent passionnés par leur activité – ainsi que les relations avec leurs collègues, jugées bonnes par respectivement 89 % et 87 % d’entre eux.

Enfin, les métiers incarnant le plus la notion de service public – enseignants et professionnels de santé – apparaissent également particulièrement heureux au travail : 85 % des instituteurs et professeurs, 84 % des médecins, pharmaciens et dentistes, et 81 % des infirmiers, aides-soignants ou kinésithérapeutes se déclarent ainsi « heureux » dans le cadre de leur travail, notamment en raison de l’intérêt qu’ils portent à leur métier et d’un sentiment d’utilité pour la société plus important que les autres professions.

En revanche, ces professions souffrent souvent d’un manque de reconnaissance par leurs supérieurs hiérarchiques, puisque seuls 31 % des enseignants et 26 % des infirmiers, aides-soignants ou kinésithérapeutes interrogés déclarent être reconnus par leur supérieurs.

Les métiers les moins « heureux » : des travaux répétitifs et souvent mal considérés

À l’autre extrémité du palmarès figurent à l’inverse des métiers jugés moins valorisants ou intéressants : bien que dans des secteurs variés, professionnels de la banque et de l’assurance (heureux à 63 % contre 73 % pour la moyenne des actifs), ouvriers dans l’industrie (62 %) et agents d’entretien (56 %) jugent globalement leur métier moins passionnant – seuls 53 % des employés de banque, 40 % des ouvriers et 38 % des agents d’entretien apprécient leur activité professionnelle – ou leur environnement de travail plus difficile : 69 % des ouvriers dans l’industrie jugent ainsi leur travail « pénible » (un taux qui monte à 79 % pour les ouvriers du BTP), tout comme 73 % des agents d’entretien.

Enfin, ces dernières professions souffrent également de relations entre collègues plus difficiles, mais surtout d’un sentiment de précarité particulièrement fort : 31 % des ouvriers du BTP et 43 % des agents d’entretien déclarent avoir un travail précaire.

Ainsi toute la difficulté de la prise en compte du bien-être au travail réside dans cette réalité : le plus souvent, les métiers les moins considérés, les moins attractifs et les plus pénibles sont dans le même temps les plus pourvoyeurs d’emplois précaires. Une réalité qui rend d’autant plus difficile tant l’amélioration des relations personnelles au sein de ces métiers qu’une prise en compte plus personnalisée de ces difficultés.

Télécharger en pdf le Sondage Viavoice pour Le Nouvel Observateur - Octobre 2013