Liberation

 10.03.17

Six Français sur dix. C’est, aujourd’hui, la part de l’opinion publique qui pense que Marine Le Pen a toutes les chances de remporter l’élection présidentielle. Trois Français sur dix : ce sont ceux qui souhaitent sa victoire. Enfin, pour quatre Français sur dix une victoire de Marine Le Pen le 7 mai prochain ne serait après tout « pas un drame ». À l’heure où la campagne présidentielle n’en finit plus de se perdre dans les méandres des affaires, mettant de côté le débat de fond, cette équation résume bien l’enjeu des semaines à venir : si « l’hypothèse Le Pen » n’est toujours pas la plus probable, elle devient progressivement de plus en plus crédible, à mesure que le « plafond de verre » se fissure de toute part. Jusqu’à quand ?

Une victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle : une hypothèse qui fait son chemin

L’ « alignement des planètes » atteint en effet son paroxysme pour porter Marine Le Pen à ses plus hauts niveaux électoraux. Si en termes d’intentions de vote de second tour elle reste distancée, de nombreux éléments montrent que la candidate frontiste progresse sur plusieurs points à la faveur d’un contexte exceptionnel :

-Une dédiabolisation réussie, avec seulement un Français sur deux (49 %) pour qui une victoire de Marine Le Pen serait un « drame » pour l’avenir de la France. Un chiffre qui montre qu’une moitié de la société française est toujours prête à se mobiliser en masse contre le Front national… Mais aussi que, pour l’autre moitié, une hypothétique victoire de Marine Le Pen serait au mieux un espoir, au pire une situation acceptable. Le rejet massif, il y a à peine 15 ans, de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 est donc bien loin, et la dédiabolisation entreprise par sa fille depuis maintenant une dizaine d’années semble avoir « réussi sa mue ».
-Des candidats de droite et de gauche isolés dans leurs cœurs d’électorats, incapables de parler au reste des Français : François Fillon n’a été jugé convaincant ces 15 derniers jours que par 54 % des sympathisants de droite, 12 % des sympathisants du centre et 11 % des sympathisants FN, en dépit de sa récente tournure sécuritaire. Benoît Hamon est de son côté jugé convaincant par 55 % des sympathisants de gauche, 20 % des sympathisants du centre ou 7 % des sympathisants de droite. Une situation délétère, donc, pour les deux partis de gouvernement, inaudibles et incapables de rassembler pour l’heure dans une perspective de second tour.
-Un contexte permettant à Marine Le Pen de progresser auprès de la « droite républicaine » (sympathisants de droite hors FN : UDI, Les Républicains, Debout la France) : 36 % d’entre eux souhaitent sa victoire à l’élection présidentielle, soit presque autant qu’Emmanuel Macron (40 %), laissant présager une division forte de cet électorat en cas de second tour Macron-Le Pen.

Pour autant, seul Emmanuel Macron apparaît à ce stade de la campagne en position de concurrencer l’extrême-droite :

-En termes de souhaits de victoire, il devance de 9 points la candidate du Front national (39 % contre 30 %) à l’heure où Benoît Hamon (26 %) ou François Fillon (23 %) sont distancés ;
-En termes de « présidentialité » perçue également,  42 % des Français voient dans l’ancien Ministre de l’économie un « bon président pour la France », même s’il enregistre une baisse de trois points ce mois-ci quand Marine Le Pen progresse de 4 points à 32 %.
 

La victoire de Marine Le Pen : une bonne chose pour la sécurité et la lutte contre le terrorisme ?

Au-delà de son image « dédiabolisée » et de sa « présidentialité » perçue, la candidate frontiste réussit à convaincre une part toujours plus importante de l’opinion publique concernant les grands enjeux pour la France, notamment sur les questions régaliennes.

Ainsi, une hypothétique victoire de Marine Le Pen – si elle n’est souhaitée que par 30 % des Français –représenterait pour une (courte) majorité d’entre eux des aspects positifs :

-En matière de sécurité, 52 % de l’opinion publique, mais surtout 73 % des sympathisants de droite (hors FN) pensent que son élection serait « une bonne chose » ;
-Même constat en matière de lutte anti-terroriste : 52 % des Français et 71 % des sympathisants de droite pensent que son élection aurait un impact positif.

À tel point qu’aujourd’hui ce sont principalement les questions économiques (avec au premier plan la sortie de l’euro ou de l’UE) qui empêchent une majorité – notamment parmi l’électorat de droite – de basculer réellement vers le Front national :

-Seules 33 % des personnes interrogées pensent qu’une victoire de Marine Le Pen serait positive pour l’emploi, et à peine 27 % pour le pouvoir d’achat ;
-Dans le cas de son accession à la présidence, 46 % d’entre eux s’inquiéteraient en priorité de l’abandon de l’euro et de la sortie de l’Union européenne, dont 66 % des sympathisants de droite.
-Par comparaison, seuls 30 % des Français seraient surtout inquiets de risques d’atteintes aux libertés publiques, ou pour 27 % des politiques à l’égard des étrangers ou des Français d’origine étrangère (des craintes surtout présentes chez les sympathisants de gauche).

En d’autres termes, ce n’est plus tant aujourd’hui la dimension xénophobe ou antirépublicaine du Front national qui limite ses chances d’accéder au pouvoir, mais surtout sa politique économique pleine d’incertitudes. Et si les Français donnent encore aujourd’hui majoritairement la priorité aux enjeux d’emploi et de pouvoir d’achat plutôt qu’à la sécurité et la lutte anti-terroriste, ces données montrent aussi qu’un éventuel inversement de ces priorités pourrait être fortement bénéfique à Marine Le Pen.

Le « système » : une réalité à géométrie variable

Dans ce contexte, et à l’heure où la plupart des candidats se présentent comme luttant contre un prétendu « système » (politique, médiatique, judiciaire ou financier), il apparaît que ce concept fait son son chemin avec 52 % des personnes interrogées qui déclarent croire en l’existence d’un « système ».

Une idée d’ailleurs présente dans tous les électorats : 61 % des sympathisants frontistes, 71 % des sympathisants de droite, 53 % des sympathisants du centre ou encore 49 % des sympathisants de gauche croient ainsi en l’existence d’un « système ».

Pour autant, ce « système » n’est pas perçu de manière homogène, et ne renvoie pas toujours à une vision « complotiste » des élites : certains pensent qu’il s’agit surtout de relations de proximité (18 %) ou de relations d’influence entre des élites partageant des intérêts communs (31 %) ; quand 46 % y voient une organisation structurée imposant ses décisions (46 %).

Enfin, il n’est pas évident de savoir quel serait le « candidat du système » : si François Fillon se présente comme une victime, 34 % des personnes convaincues de l’existence d’un système pensent qu’il est celui qui en bénéficie le plus, contre 30 % pour Emmanuel Macron et 8 % pour Marine Le Pen.

Quoi qu’il en soit, il est indéniable qu’à la faveur des affaires et du positionnement de la plupart des candidats, la notion de « système » s’introduit dans le débat public, particulièrement chez les sympathisants de droite. On peut se demander, dans ce contexte, quelle doit être la position des candidats « républicains » : continuer à dénoncer le système, au risque de faire le jeu du Front national, ou dénoncer ce discours, et laisser le monopole de l’ « antisystème » à Marine Le Pen.

L'ensemble de l'étude Viavoice - Libération

La notice technique relative à cette étude