Wcie
 
05/04/2013
 
Un sentiment de banalisation française et des voies nouvelles. Comment comprendre le « mal économique français » ? Depuis quatre ans, l’agence de communication W&Cie (Denis Gancel) et le cabinet d’études Viavoice travaillent sur l’idée de « marque France », devant permettre de retrouver un état d’esprit collectif plus positif, et d’utiliser les atouts d’image de la France comme leviers commerciaux au service des entreprises. Ces travaux ont toujours conduit au constat des difficultés françaises à penser l’avenir ou à vouloir le construire, à la mise en évidence d’un manque collectif d’enthousiasme ou d’esprit de conquête.

 

Ce sont les raisons pour lesquelles il nous a paru essentiel d’aller à la recherche de « racines du mal économique français » en privilégiant les registres sociologiques ou de psychologie collective : notre conviction consiste à penser que les difficultés économiques de la France procèdent, pour une large part, de phénomènes de société. Pour conduire ce travail d’investigation nous avons construit un large dispositif d’enquête, explorant sans a priori des facteurs d’explication possibles. Concrètement ont été réalisés : un premier volet d’étude consacré, comme chaque année, à la « marque France », comme possible solution ; un deuxième volet dévolu à « l’état d’esprit » collectif et individuel des Français aujourd’hui ; un troisième volet abordant une dizaine de registres explicatifs possibles. Le tout donne lieu à une typologie des Français à travers leurs « psychologies collectives ».

1. Les résultats recueillis révèlent une profonde dépression française, qui s’explique pour une large part par un sentiment de banalisation de la France dans le monde : le « modèle français » est considéré comme de moins en moins performant, et promis à une mise en cause croissante.

2. Concrètement cette opinion majoritaire recouvre en réalité de profondes disparités au sein de la société française : il n’existe pas « une » psychologie française, mais plusieurs psychologies françaises.

3. Pour l’avenir, les données obtenues ne concluent pas au fatalisme : une majorité de Français croient en la possibilité d’un nouvel élan, et plusieurs voies sont envisagées.

France : une dépression collective entretenue par un sentiment d’épuisement du « modèle français »

Le premier enseignement, singulièrement saillant, est l’ampleur du sentiment de malaise collectif : 70 % des Français estiment que « la France et les Français sont en dépression collective ». Il fait écho à l’idée selon laquelle, pour les trois quarts (77 %) des personnes interrogées, les Français ne sont « pas heureux », le sentiment prévalent étant celui d’un « ras-le-bol » (52 %). Pour eux-mêmes à titre personnel, les Français se déclarent certes plus heureux (51 %), mais les mots qui définissent le mieux leur état d’esprit sont, en priorité, « désillusion » (37 %), « lassitude » (35 %) et « fatigue morale » (33 %)… Ce malaise est par ailleurs corrélé à une perte de confiance en la France : seuls 36 % des Français estiment que l’on « peut avoir confiance en l’avenir de la France » ; ils sont 67 % à le penser à propos des États-Unis, et 75 % à propos de l’Allemagne.

Pour comprendre cette dépression collective, il est difficile de faire référence uniquement à une addition de difficultés individuelles, ou aux contraintes économiques et sociales qui pèsent sur la France. Une croissance économique proche de zéro, un taux de chômage de 10 % ont déjà été atteints sans connaître un tel malaise.

À la lecture des résultats de cette enquête, l’explication majeure consiste en un sentiment de « banalisation française », portée par l’idée de l’épuisement du « modèle français » : la France voit disparaître, ou craint de voir disparaître plusieurs des composantes majeures qui ont défini sa singularité depuis la Révolution ou la Seconde guerre mondiale :

• L’idée de progrès : alors que la France de la Révolution, puis de la Troisième République et encore de l’après-guerre s’est forgée sur l’idée de progrès, cet imaginaire est désormais ruiné : les deux tiers des Français (66 %) pensent que leur pays est « en déclin » ;

• Plus concrètement, plusieurs institutions essentielles, propres à l’identité française, apparaissent mises à mal : le « système de soins » est jugé « en déclin » (70 %), de même que l’ « école » (69 %), si longtemps promesse d’ascension sociale, et plus globalement « l’État providence » (69 % également) ou bien encore « l’influence de la France dans le monde » (68 %), elle-même si prépondérante pour l’universalisme révolutionnaire puis républicain. En revanche, la « défense des Droits de l’Homme dans le monde » (39 %) et la « culture » (32 %) ne sont pas considérés comme fragilisés ; En troisième lieu, l’État perd son rôle de secours : alors qu’il devrait être, selon les personnes interrogées, la première puissance pour résoudre des problèmes de chômage ou de pouvoir d’achat, les Français estiment qu’en réalité, face à ces deux situations, « on doit surtout compter sur soi-même » ;

• Enfin, les Français se révèlent singulièrement sceptiques quant à la capacité de préservation de ces spécificités à l’avenir : 80 % des personnes interrogées estiment que « le système social français (Sécurité sociale, allocations chômage, Smic, RMI…) sera certainement remis en cause à l’avenir » alors même, estiment-ils, qu’il « devra être préservé coûte que coûte à l’avenir » (65 %). Ce sentiment de délitement du « modèle français » est d’autant plus vif qu’il expose, sans hypothèse de recours, la France à une banalisation dans la mondialisation : 68 % des personnes interrogées estiment que tout ne se vaut pas, et 56 % que « toutes les cultures du monde ne se valent pas ». Ce point est essentiel car la mondialisation apparaît, pour beaucoup, non comme une « ouverture » mais paradoxalement comme une « fermeture » sur une culture et un modèle anglo-saxons mondialisés.

Les deux France : une France éprouvée et, malgré tout, une France heureuse

Pour autant, cette dépression collective majoritaire ne concerne pas la France tout entière. Au contraire, la réalité actuelle est celle d’une France Janus, clivée entre une société pessimiste et une société optimiste, deux galaxies mitoyennes et pour une large part étrangères l’une à l’autre.

Ce clivage repose principalement sur des valeurs, sur des visions du monde :
La France inquiète, la plus importante numériquement, est prioritairement composée de personnes attachées aux valeurs :
• De l’égalité (de la justice sociale, de l’État-providence) : 82 % d’entre elles ne sont « pas heureuses » ;
• De la tradition (l’autorité, la famille) : 76 % ne sont « pas heureuses ».

La France confiante est prioritairement composée de personnes attachées aux valeurs :
• De la diversité (des cultures, des identités) : 91 % se déclarent « heureuses » ;
• Du marché (l’entreprise, la concurrence) : 87 % se déclarent « heureuses ».

La cartographique figurant page 9 présente ces groupes sociaux et ces clivages. Mais ce clivage a également un fondement sociologique : ce sont les ouvriers qui comptent parmi les Français les plus éprouvés (63 % ne sont « pas heureux ») ; les cadres comptent parmi les plus heureux (68 %).

Sortir de la crise. La mobilisation et les valeurs : une ambition exigeante

La crise n’est pas une fatalité. De façon salutaire dans ce contexte général délétère, une large majorité de Français (71 %) estiment que « la France a la possibilité d’enrayer son déclin ». Et pour sortir de la crise actuelle, par conséquent pour insuffler une vitalité à ce « corps social » malade, les personnes interrogées notamment envisagent deux registres de thérapies :

• La première thérapie est une mobilisation autour d’identifiants fédérateurs. À ce titre l’idée d’une « marque France » demeure privilégiée : 92 % des Français déclarent qu’ils seraient « favorables » (et 44 % « tout à fait favorables ») à la « création d’une « marque France » portant le talent et la performance des entreprises françaises à l’international et en France » ;

• La seconde thérapie est un attachement à de grandes valeurs. « Pour les années qui viennent », les personnes interrogées distinguent trois registres de valeurs prioritaires. La première nettement devant les autres est la « valeur travail » : 44 % des Français la citent comme valeur d’avenir. La deuxième valeur d’avenir est celle de « justice sociale » (34 %) suivie par celle, en nette progression, de « respect des gens » (30 %), à entendre non seulement comme une exigence formelle, mais également et peut-être surtout comme un besoin d’attention à l’autre.

La difficulté est que la promotion de ces valeurs ne va pas de soi. Interrogés sur les valeurs dont ils ont besoin « pour eux-mêmes, à titre personnel », les Français citent une hiérarchie différente : en tête est citée la « famille » (29 %) et la « valeur travail » ne se situe plus qu’en sixième position (24 %). Dès lors s’impose une tension entre les nécessités collectives et les aspirations individuelles : la « valeur travail », considérée comme une nécessité pour l’avenir « de la France et des Français », n’est pas jugée prioritaire pour soi.

Sur ce répertoire des solutions, le dilemme français le plus saillant est probablement celui-ci : une divergence entre les nécessités collectives et les bonheurs privés. Dès lors la « remise en mouvement » de la France procède nécessairement d’une part de pédagogie, d’appel au sursaut, de volonté. C’est assurément la mission des politiques, c’est peut-être également celle des entreprises, ou d’associations de citoyens.

Plus loin, sur le plus long terme, c’est à une réinvention de l’identité française que ces éléments invitent.

Ce ne sont pas là des questions académiques. C’est un enjeu d’engagement.