Animafac  Liberation
 
30/01/2013
 
 Les jeunes en 2013 face à une société difficilement accessible : la perception dominante d’un conflit de générations et l’aspiration à un engagement par l’action personnelle
 

Quel est l’état d’esprit majoritaire des jeunes, aujourd’hui, face la société française ? La crise économique, les difficultés d’entrée sur le marché du travail, pourraient laisser entendre que prédominent des stratégies individualisées gouvernées par une « guerre des places », où la notion d’engagement perdrait son sens. En réalité cette vague d’enquête, réalisée par Viavoice pour Libération et Animafac dans le prolongement de l’étude menée début 2012, révèle :
- La perception dominante d’un conflit de générations entre les jeunes et leurs aînés ;
- L’aspiration à un nouvel engagement au sein de la société, par l’éthique personnelle.
Loin de constituer un ensemble homogène, « les jeunes » se décomposent en réalité en quatre groupes distincts, qui définissent autant de spécificités en regard de la société.


Un sentiment majoritaire de bonheur personnel

Au préalable, il est frappant d’observer que les deux tiers (67 %) des jeunes se déclarent « heureux » à titre personnel. Certes, ce score nettement majoritaire recouvre en réalité un sentiment de bonheur modéré : seuls 8 % se déclarent « très » heureux, la très grande majorité d’entre eux s’estimant « assez » heureux (59 %). Et ce résultat masque également des disparités.
Mais le sentiment prévalent est celui d’un sentiment de bonheur et qui ne fléchit pas au cours du temps : 69 % des 18-25 ans se déclaraient « heureux » il y a un an.


La perception d’un conflit de générations

En revanche, en regard de la société, 59 % des jeunes interrogés estiment que « dans la France d’aujourd’hui » existe « un conflit de générations ». Mais à la différence des années 1960, ce « conflit » ne s’apparente pas à un combat d’idéaux, ou à une confrontation des « modernes » contre les « anciens ». Ce conflit procède surtout du sentiment, éprouvé par les nouvelles générations, d’être négligés par leurs aînés : les deux tiers (67 %) des jeunes interrogés ne se sentent pas « pris en compte ».


L’image d’une société fermée, dirigée par des générations qui lèguent l’héritage de leurs propres difficultés

L’idée de ce conflit de générations s’explique par la conjonction de deux phénomènes majeurs :
- Le sentiment d’une société fermée, qui ne laisse guère de places aux jeunes : bien évidemment en raison des difficultés d’accès à l’emploi (deuxième facteur d’indignation cité (37 %), mais également en raison d’un sentiment de concentration des pouvoirs aux mains des générations aînées : 63 % des 18-25 ans estiment que les jeunes devraient avoir « davantage de pouvoirs dans les entreprises », 62 % « dans le système éducatif » et 56 % « en politique » ;
- L’image de générations précédentes laissant aux jeunes un héritage de difficultés qu’elles n’ont pas su ou voulu résoudre : 72 % des 18-25 pensent que « les nouvelles générations héritent d’une crise écologique majeure que les générations précédentes auraient pu résoudre elles-mêmes », et 68 % que « les nouvelles générations héritent d’une crise économique majeure que les générations précédentes auraient pu résoudre elles-mêmes ».

Qui plus est à la différence de générations précédentes (la génération du « baby boom » présente en Mai-68), les 18-25 ans d’aujourd’hui ne peuvent se rassurer par l’espoir d’une vie meilleure : 63 % d’entre eux estiment qu’ils ne vivront pas mieux que leurs parents.


Le nouvel engagement, par l’action personnelle au service de l’éthique

Dans ce contexte difficile de crise économique, de conflit des générations, de guerre des places au sein de la société, l’idée d’engagement serait-elle révolue, au profit d’un « chacun pour soi » ? En réalité, les jeunes interrogés estiment (66 %) qu’il est « toujours possible d’améliorer les choses en France », et privilégient d’abord l’idée d’actions personnelles :
- « Chacun, en montrant l’exemple dans sa vie, peut contribuer à changer les choses » (44 %), ou en tant que « consommateur », par le « boycott » ou la « sélection de produits » (32 %) ;
- L’envie dominante, face au monde actuel, consiste en priorité à s’occuper de ses « proches » ou de ceux que l’on aime (45 %).

Mais le caractère personnel de ces implications ne doit pas être entendu comme un individualisme : c’est davantage une exigence d’éthique qui s’affirme :
- L’élément le plus attendu au sein d’une société idéale imaginaire est « le respect entre les gens » (50 %) ;
- Ce qui indigne le plus les jeunes interrogés sont « les personnes qui profitent du système d’aides sociales » (40 %) ;
- La défense de valeurs (respect, liberté, égalité) apparaît parmi les motivations de l’engagement, au-delà des enjeux économiques et sociaux.

Cette aspiration à l’exemplarité de la vertu, pouvant contribuer, par capillarité, à l’amélioration de tous, n’exclut pas l’action collective : 27 % des jeunes privilégient « l’action politique : vote, parti, militantisme », et 24 % « l’action collective » par les manifestations ou les mouvements sociaux.


Les « quatre mondes » de la jeunesse

Ces données d’ensemble recouvrent en réalité quatre univers de la jeunesse, distingués par leurs degrés d’intégration (perçue ou réelle au sein de la société, et par la possibilité d’améliorer les choses en France :
- Le premier groupe est celui des « jeunes en rupture » (25 % de l’ensemble des jeunes) : ce sont des personnes qui ne s’estiment pas bien intégrés dans la société, et qui pensent qu’il n’est pas possible d’améliorer les choses. Surtout préoccupés par la nécessité de trouver du travail, indignés par la situation de l’emploi en France, ils sont les plus nombreux à croire en un conflit de générations ;
- Le deuxième groupe est celui des « aspirants » (22 %) : il fédère en priorité les plus jeunes (18-20 ans) et les étudiants habitant encore chez leurs parents ; ils sont dans l’aspiration d’une intégration personnelle à venir. À la différence des « jeunes en rupture », ils estiment plus volontiers qu’il est possible d’améliorer les choses, et sont à ce titre moins pessimistes ;
- Le troisième groupe est celui des « indépendants » (24 %) : ce sont souvent des jeunes un peu plus âgés (23-25 ans), qui n’habitent plus chez leurs parents, ont déjà un travail ou fondé une famille. Ils sont plus que les autres indignés par les « personnes qui profitent du système », et sont plus attachés à la famille ;
- Le quatrième groupe est celui des « intégrés » (29 %) : de milieux sociaux souvent plus aisés (cadres ou appartenant à des familles de cadres), ils s’estiment unanimement « intégrés » au sein de la société. Ils vivent volontiers dans de grandes agglomérations et sont, plus que les autres, préoccupés par les discriminations.

Au total, ces quatre groupes se distribuent sur une « courbe du bonheur » : les moins heureux sont les « jeunes en rupture » (seulement 47 % d’entre eux se déclarent « heureux »), suivis par les « aspirants » (56 % d’entre eux se déclarent « heureux »), puis par les « indépendants » (69 %) et les « intégrés » (90 %).


Conclusion : face à la crise, l’idéal d’un « soft engagement »

La crise économique aurait pu conduire au repli sur soi ou au contraire à la recherche de nouvelles idéologies collectives. En réalité, entre ces deux extrêmes prévaut la valorisation d’un engagement par l’exemple ; l’exemple dans sa vie quotidienne, au service de ses proches et de ceux que l’on aime, l’exemple par le respect de l’autre, l’exemple en n’abusant pas des aides sociales.
C’est bien évidemment une consolidation des relations de proximité qui se joue là, la formation d’un réseau du quotidien pouvant apparaître protecteur face à la crise.
C’est surtout un éloge de l’éthique par temps de crise, face à l’image d’un monde qui aurait en partie sombré pour avoir trop abusé, trop voulu gagner sans règles, trop cynique et surtout oublieux de l’humain. C’est enfin, et peut-être surtout, un idéal pour le monde de demain.
Ce « soft engagement » par l’éthique que professent les jeunes interrogés se situe bien évidemment à mille lieues des grands idéaux de leurs aînés. Il est « soft » parce qu’il n’appelle ni au rapport de forces, ni à la violence. Mais il est en réalité très exigeant dans ses finalités. Le « soft engagement » est une ambition pacifique.