Liberation
 
03/09/2012
 

Un jugement Janus des Français sur l’exécutif : une action qui suscite de fortes insatisfactions, mais un crédit politique nettement majoritaire. Le divorce entre les Français et la gauche au pouvoir serait-il déjà consommé, moins de quatre mois après l’élection de François Hollande ? Quelques enquêtes d’opinion et des éditorialistes le laissent entendre.

En réalité, le présent sondage réalisé par Viavoice pour Libération révèle un état des lieux plus contrasté : certes, l’action de l’exécutif suscite de fortes insatisfactions, mais l’exécutif dispose d’un crédit politique nettement majoritaire.

Une action qui suscite des insatisfactions

Deux enjeux concrets cristallisent des mécontentements majeurs, qui fédèrent plus de six Français sur dix :

- Le prix des carburants : 65 % des Français se déclarent insatisfaits sur ce point ;  à ce titre les mesures annoncées, prévoyant une baisse des prix comprise entre 3 et 6 centimes par litre (annonce effectuée avant ce sondage), n’ont pas apaisé les impatiences ;

- Le chômage : 63 % des Français sont insatisfaits. Le chapelet de plans sociaux, la forte progression du chômage en juillet (près de 3 millions de demandeurs d’emploi), la perspective d’un taux de chômage dépassant les 10 % en 2012 contreviennent massivement aux appréciations positives en la matière.

A ces deux éléments s’ajoutent les mesures concernant les Roms et l’action relative à la zone euro, à propos desquelles les opinions sont majoritairement critiques (respectivement 51 % et 48 % de jugements négatifs, contre 34 % et 43 % de jugements positifs). Seule, la politique menée en vue de la rentrée scolaire (relèvement de 25 % de l’ARS, augmentation du nombre d’enseignants) suscite des perceptions positives (57 % contre 29 %).

Dans ce contexte, la proportion de Français « satisfaits » de manière générale par l’action du gouvernement baisse très nettement : fin juin, 63 % des Français se déclaraient « satisfaits » de ce qu’avaient « annoncé ou réalisé François Hollande et le gouvernement Ayrault depuis l’élection présidentielle » ; ils ne sont plus que 51 % aujourd’hui, soit une baisse importante de 12 points en deux mois.

Politiquement, cette baisse est loin d’être uniquement imputable aux sympathisants de droite (28 % étaient « satisfaits » avant l’été, contre 18 % aujourd’hui). En réalité, elle émane en grande partie de la gauche « non socialiste » et en particulier :

- Des sympathisants « Front de gauche » : 87 % d’entre eux étaient « satisfaits » avant l’été, contre 64 % actuellement ;

- Des sympathisants « Europe Ecologie Les Verts » : 74 % étaient « satisfaits », contre 61 % désormais.

Ces insatisfactions en matière de résultats nourrissent des impatiences concernant le rythme des réformes : les deux tiers des Français (67 % contre 29 %) estiment que François Hollande devrait « mettre en œuvre son programme plus rapidement ». A cet égard l’intervention du chef de l’Etat à Châlons-en-Champagne vendredi 31 août était adaptée.

« Le changement c’est maintenant » : fortune en campagne, infortune au pouvoir

Au total, cette situation d’opinion révèle l’extraordinaire ambivalence de la formule « Le changement c’est maintenant » : si heureuse en période électorale dès lors qu’elle apparaissait comme une incitation à la mobilisation citoyenne et politique sans délai, elle se mue en puissante menace pour le pouvoir dès lors qu’elle résonne comme la promesse de changements tangibles immédiats. Le vote de gauche se devait d’être « maintenant », mais l’obtention de résultats est pour demain…

Un crédit politique majoritaire auprès de l’opinion

Néanmoins, malgré ces insatisfactions, l’exécutif bénéficie d’un crédit politique préservé et majoritaire. Ce crédit repose sur la reconnaissance d’une cohérence politique et sur l’adhésion à des traits de personnalité :

- Concernant François Hollande, une nette majorité de Français estiment qu’il est « globalement fidèle à ses promesses » (55 %) et qu’il fait « bien comprendre le sens de son action » (55 % également) ;

- Concernant Jean-Marc Ayrault, les Français le jugent « volontaire » (73 %), « honnête » (69 %), « compétent » (68 %), ayant « la stature nécessaire » (65 %), « à l’écoute des gens » (62 %), et faisant « preuve d’autorité » (54 %) ;

- Les deux hommes sont parvenus à préserver le taux de confiance qui leur est  accordé : l’un et l’autre bénéficient de popularités établies à 55 %.

Ce niveau de popularités appelle trois remarques :

- Il intervient pour une large part après les interventions du Premier ministre (mardi 28) et du président de la République (vendredi 31), qui ont entendu reprendre la main après les turbulences d’opinion ;

- Il doit être nettement distingué des résultats des baromètres d’opinion consacrés à l’action de l’exécutif et qui enregistrent parfois de fortes baisses : ici, l’interrogation porte sur l’opinion concernant les personnalités de l’exécutif ;

- Il ne parvient cependant pas à juguler des impopularités en progression : 36 % (+9) concernant le Premier ministre, 39 % (+ 2) concernant le président de la République.

Pour l’avenir, cette tension entre satisfactions concernant l’action et crédit politique sera déterminante. Toute la question consistera à identifier si l’exécutif conservera un crédit suffisant pour surmonter les déceptions, ou si les déceptions auront raison de ce crédit. Avant de savoir si la situation économique et sociale de la France s’améliorera au cours des mois suivants.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le Sondage Viavoice - Libération septembre 2012