Liberation
 
 
08/05/2012
 
La gauche retrouvée ou la refondation sociologique du clivage politique. Comment comprendre la victoire de François Hollande ? Crise économique, anti-sarkozysme, aspiration à la justice sociale ont bien évidemment constitué des facteurs essentiels. Mais plus profondément, qu’en est-il sociologiquement ? En 2007, Nicolas Sarkozy avait gagné la présidentielle notamment parce qu’il était parvenu à fédérer une large partie des employés et ouvriers, des Français s’estimant en déclassement social. Les clivages sociologiques ne recouvraient plus véritablement les clivages politiques.
 

 Aujourd’hui, la présente étude post-électorale révèle que ce second tour d’élection présidentielle s’explique, pour une large part, par la reconstruction d’un clivage sociologique très net, qui structure la bipolarité Hollande-Sarkozy et a fait perdre au président-candidat le fort soutien des catégories modestes dont il pouvait se prévaloir hier : la sociologie électorale classique rentre au port.

Hollande-Sarkozy, ou le clivage sociologique

En 2007, au second tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy avait fédéré la moitié (49 %) des employés ayant exprimé un suffrage, contre 51 % en faveur de Ségolène Royal ; il avait rassemblé 44 % des ouvriers (56 % en faveur de Ségolène Royal). Il avait obtenu le soutien de la moitié (49 %) des électeurs s’estimant en déclassement social (51 % en faveur de Ségolène Royal). Source : post-électoral LH2 pour Libération, mai 2007.

Aujourd’hui, la victoire de François Hollande s’explique notamment par la reconquête de ces catégories en difficultés. Au second tour de la présidentielle, le candidat socialiste a été soutenu par 58 % des employés (contre 42 % en faveur de Nicolas Sarkozy), 68 % des ouvriers (contre 32 %), 57 % des personnes s’estimant en déclassement social (contre     43 %), 59 % des personnes ne s’estimant pas « prises en compte » dans la société (contre 41 %).

Cet ancrage sociologique est complété par un très large succès obtenu par le candidat socialiste auprès des jeunes : 60 % des 18-24 ans ont voté « Hollande », contre 40 % en faveur de Nicolas Sarkozy.

Premier corollaire : le levier déterminant de l’opposition à la « France des riches »

Le premier corollaire de cette lecture sociologique clivée réside en l’importance électorale du thème de la justice sociale, et en particulier de l’opposition à la « France des riches ».

La première motivation déclarée du vote-sanction contre Nicolas Sarkozy est celle-ci : le président est apparu comme le « président des riches » (cité par 44 % des électeurs ayant voté « Hollande » pour sanctionner Nicolas Sarkozy, avant la « personnalité » du chef de l’Etat sortant), à l’exact opposé de ses prétentions de 2007.

De façon complémentaire, les électeurs de François Hollande assignent au nouvel exécutif deux priorités sociales qui devancent nettement toutes les autres : « réduire le chômage » (48 %) et « réduire les inégalités sociales » (38 %).

Second corollaire : des reports de voix massifs de la part de l’électorat « Mélenchon »

Le second corollaire consiste en l’importance des reports des voix émanant des candidats soutenus par des catégories modestes, ou affichant des exigences sociales majeures. Concrètement, 90 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont voté « Hollande » (seuls     6 % ont voté blanc ou nul, ou se sont abstenus). Et massivement, 88 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon estiment que le Front de gauche doit « soutenir François Hollande » en tant que président de la République.

De façon complémentaire, les reports de voix émanant de l’électorat de Marine Le Pen au premier tour n’ont pas été négligeables : 18 % des électeurs ayant voté Le Pen au premier tour ont voté « Hollande » au second.

Pour sa part, Nicolas Sarkozy est néanmoins parvenu, entre les deux tours, à fédérer 7 millions de voix supplémentaires. Les soutiens en sa faveur ont émané d’une partie (54 %) des électeurs de Marine Le Pen (28 % se sont abstenus, ou ont voté blanc ou nul) mais également de François Bayrou (44 %).

Pour l’avenir : le souhait d’une majorité de gauche aux législatives

Pour l’avenir, en vue des législatives, 53 % des Français souhaitent une majorité de gauche, 40 % une majorité de droite, et 7 % ne se prononcent pas. Et ils soulignent la double crise que traverse désormais la droite après cette présidentielle perdue :

- Les Français peinent à désigner le leader de la droite pour demain : aucune des personnalités de droite ne recueille sur ce registre de score supérieur à 20 %, et les réponses sont partagées entre Alain Juppé (17 %), François Fillon (14 %), Nicolas Sarkozy (12 %), Jean-Louis Borloo (9 %) et Dominique de Villepin (8 %) ;

- Une très large majorité de Français (65 %) estiment qu’il existe désormais « plusieurs droites ayant des identités difficiles à concilier » (dont 54 % des électeurs de Nicolas Sarkozy et 50 % des sympathisants UMP), seulement 28 % pensant qu’il existe « toujours une droite comportant plusieurs sensibilités ».

Conclusion : vote de classe, sociologie de crise ou dynamique sociopolitique ?

Quelle est la signification de cette sociologie qui réinvestit les clivages politiques traditionnels ? Elle n’est pas réductible à la renaissance d’un « vote de classe ». Elle consiste en une dynamique sociale et politique, vertueuse pour François Hollande :

- D’une part une sociologie de crise : face aux épreuves économiques, une part croissante de Français s’estiment en déclassement social : 55 % en 2007, contre 64 % aujourd’hui ;

- Et d’autre part à cet instant, Nicolas Sarkozy est apparu comme le « président des riches », et François Hollande celui de la « justice sociale ».

En un mot, le chef de l’Etat sortant a été délégitimé sur le terrain social au moment même où la question sociale se faisait plus pressante au sein de la société française.

C’est ce qui s’appelle, sur ce point, être à rebours de l’histoire.

François Miquet-Marty

Télécharger en pdf le Sondage Etude post-électorale second tour avril 2012